mercredi 31 août 2011

Gribiche 1926

Un film de Jacques Feyder avec Jean Forest, Françoise Rosay, Cécile Guyon et Rolla Norman

Le petit Gribiche (J. Forest) restitue à une riche américaine, Mme Maranet (F. Rosay) son sac qu'elle avait égaré. Il refuse toute récompense. L'enfant vit avec sa mère (C. Guyon) qui est veuve. Mme Maranet décide de l'adopter pour lui donner une éducation à sa juste valeur. L'enfant accepte de la suivre car il croit qu'il est un obstacle au bonheur de sa mère...

C'est Françoise Rosay, l'épouse de Jacques Feyder, qui a trouvé le sujet de ce film dans un roman de Frédéric Boutet. A cette époque, elle assiste son époux sur les tournages comme sur Visages d'enfants (1923) ou elle est figurante dans certains de ses films comme Crainquebille (1922). On ne la trouve pas assez photogénique. Mais, elle a l'idée de s'éclaircir les cheveux en y mettant des paillettes argentées. Soudain, les opérateurs la remarquent, dit-elle ! En tous cas, ce film sera le premier de nombreux rôles principaux sous la direction de Feyder. Le petit garçon du film est Jean Forest, un gamin de Montmartre découvert par Feyder sur la Place du Tertre. Il a déjà brillé dans Crainquebille et surtout dans Visages d'enfants, une des plus belles interprétations d'un enfant au cinéma. Gribiche est le premier d'une série de trois films que Feyder va réaliser pour la société Albatros. Il va y faire la connaissance du génial décorateur Lazare Meerson qui deviendra un des ses collaborateurs les plus fidèles. L'empreinte de Meerson est visible dans tous les intérieurs finement choisis de ce film. Il contraste admirablement le buffet néo-renaissance (très en vogue dans les années 20) de la mère de Gribiche avec le style Art Déco épuré et chic de Mme Maranet. En une image tout est dit, nous sommes immédiatement au fait de la différence de classe sociale entre le petit Gribiche issu de la petite bourgeoisie inpécunieuse et la grande bourgeoise richissime. Le petit garçon ne vit pas dans la misère, loin de là, mais sa mère, veuve de guerre, doit travailler pour subvenir à leurs besoins. Madame Maranet est une veuve américaine avec des principes strictes d'hygiène. Elle pratique la charité avec une rigueur quasi-clinique.
Le petit Gribiche lui semble avoir une nature d'élite (à cause de sa probité en rendant le sac intact) et elle pense pouvoir lui donner une éducation digne de ses qualités. En fait, ses bonnes intentions se révèlent être un désastre. L'enfant passe de domestiques en précepteurs avec une régularité d'horlogerie. Nous ne sommes pas loin ici de Poor Little Rich Girl (1917, M. Tourneur) où Mary Pickford vit un calvaire quasiment identique. De plus, il n'a pas le droit de jouer avec des enfants de son âge et les repas collet monté avec Mme Maranet sont un calvaire pour lui. Il devient un objet qu'elle exhibe face à ses invités où elle raconte à plaisir comment elle l'a sauvé de la pauvreté extrême. Elle enjolive son récit pour en faire un mélo sordide et caricatural. Finalement, l'enfant s'enfuit un 14 juillet. Il retrouve la rue et les petits bals populaires où il peut s'acheter une glace entre deux gauffrettes. Le paradis après l'univers strict de Mme Maranet ! Cette fable moderne montre l'enfant qui retourne chez sa mère où il est bien plus heureux et finalement, Mme Maranet décide de continuer à pratiquer sa générosité mais différemment. Elle a compris qu'on ne pouvait pas changer la nature d'un enfant. Françoise Rosay montre son immense talent en maîtresse-femme habillée de luxueuse robe haute couture. Elle réussit à ne pas être caricaturale dans un rôle qui pourrait l'être. Le petit Jean Forest est excellent en gamin des rues transformé en petit pingouin intelligent pratiquant le baise-main. Si le film n'est pas aussi bon que Visages d'enfants, c'est que l'histoire de cette adoption temporaire n'a pas la crédibilité et la beauté de ce dernier. Néanmoins, il contient de superbes scènes tournées dans le Paris de l'époque. Feyder utilisera Paris encore mieux dans Les Nouveaux Messieurs (1928), annonçant le réalisme poétique d'un Carné qui y travaille comme assistant. Les différences sociales et d'attitude sont illustrées par quelques détails subtils tels que la position d'une serviette de table. Gribiche l'a toujours mise dans son col et il apprend chez Mme Maranet qu'il faut la mettre sur ses genoux. A son retour dans sa famille, il comprend que la serviette n'est pas un objet de classe, mais simplement un moyen d'éviter de se salir. C'est sur cette conclusion optimiste que le film se clôt.
La nouvelle copie restaurée et teintée de 2010 est de toute beauté. J'avais vu en 2008 la précédente restauration en noir et blanc qui n'avait pas ce niveau de qualité. Mais, j'ai constaté qu'une scène manquait dans cette copie. Lors de sa fugue le 14 juillet, Gribiche rencontrait un clochard sous le métro aérien de Grenelle et buvait du vin avec lui. Cette scène est absente de cette copie. Pour ce qui est de la musique proposée avec cette restauration, elle m'a semblé fort ennuyeuse et souvent hors-sujet. Le pianiste pratique une série de thèmes minimalistes en boucle, ignore toutes les scènes comiques, et son compère percussionniste s'amuse à aligner les sons sans se préoccuper de la scène à illustrer. Pour un film aussi vivant et humain, il aurait fallu un accompagnement avec une toute autre sensibilité.

mardi 30 août 2011

Babbitt 1934

Un film de William Keighley avec avec Guy Kibbee, Aline MacMahon, Alan Hale, Claire Dodd, Minna Gombell

George F. Babbitt (G. Kibbee) est un agent immobilier réputé de la petite ville de Zenith, dans le Middle-West. Il fait partie des clubs exclusifs des notables locaux. Un jour, il accepte d'acheter, illégalement, en sous-main, des terrains qui seront bientôt achetés par la ville pour construire un aéroport...

Babbitt est un roman de 1922 de Sinclair Lewis, un des plus grands romanciers américains du XXème siècle. Le nom de Babbitt est d'ailleurs entré dans le vocabulaire courant pour désigner un homme d'affaire d'âge moyen obsédé par ses poursuites matérialistes. Sinclair Lewis a chroniqué la vie des américains moyens du Middle-west avec plus d'accuité que tout autre. Il dénonce les travers de la société de consommation et l'obsession de la réussite pécuniaire avec une grande férocité. Malheureusement, cette adaptation produite par la Warner semble avoir échangé le vitriol pour de la saccharine. L'esprit de Sinclair Lewis n'est absolument pas présent dans cette vision dolente et sans ressort. Pourtant, la distribution utilise le talent de nombres de 'characters actors' tels que Guy Kibbee ou Aline MacMahon. Mais, William Keighley se contente d'illustrer platement un scénario déjà assez amorphe. Il ne reste de la critique virulente de la société de Lewis que quelques personnages tels que le couple Reisling (bien joué par Minor Watson et Minna Gombell) qui se querelle constamment. Il a renoncé aux poursuites matérielles pour la musique et son épouse, une véritable harpie, ne cesse de le harceler pour le lui reprocher avec violence. Un jour, excédé, il la tue. Quant au personnage de Babbitt, il reste bizarrement assez en retrait par rapport à son épouse qui le sort d'un mauvais pas avec brio. Il reste quelques touches ici et là de critique sociale, mais, elles sont tellement atténuées qu'elles sont quasiment invisibles. Le tout est bien qui fini bien final est également plus proche d'un film familial Warner que de Lewis. Une grosse déception et une mise en scène quasi inexistante.

From Headquarters 1933

Un film de William Dieterle avec George Brent, Eugene Pallette, Margaret Lindsay et Henry O'Neill

Un play boy de Park Avenue, Gordon Bates (Kenneth Thomson) a été assassiné. Au quartier général de la police criminelle, le lieutenant Stevens (G. Brent) et le Sergent Boggs (E. Pallette) enquètent avec l'aide de la police scinetifique. De nombreux suspects se font jour car Bates était un satyre, un maître-chanteur et un drogué...

Au début des années 30, William Dieterle a réalisé une série de films remarquables pour la Warner. Ce sont des films rapides, rythmés et superbement mis en scène. Celui-ci en est un très bel exemple. Il utilise l'unité de lieu, de temps et d'action avec un sens visuel remarquable. Nous suivons en temps réel une enquête sur un meurtre. Au sein du commissariat, nous assistons aux conférences entre les différents policiers, aux travaux de la police scientifique de l'époque et aux interrogatoires. En voyant ce film de 64 min au format compact et sans bavure, je n'ai pu m'empêcher de penser aux séries télévisées contemporaines qui ont une structure similaire. Les scènes sont courtes et efficaces avec de délicieux bons mots qui donnent à un ensemble croustillant à souhait. Dieterle utilise la caméra subjective avec fluidité pour tous les interrogatoires où nous voyons la scène telle que la raconte le suspect. La faune des commissariats américains est aussi superbement croquée. On y rencontre des reporters sans scrupules qui fabriquent leur papier sans se déplacer (ou qui dorment sur place!) et un type qui accoste tous les suspects et leur propose de l'argent pour payer leur caution. Les policiers scientifiques sont absolument formidables d'humour, testant sans relâche empreintes digitales, groupes sanguins et balistique. Finalement, les policiers avaient déjà à leur disposition des armes scientifiques non négligeables dans les années 30. Comme toujours, la liste des suspects est longue: petite amie, valet, maître-chanteur, pourvoyeuse de drogue, etc. Nous découvrons que la victime était un individu particulièrement détestable. Puis, les événements s'enchaînent et un autre témoin gênant est assassiné dans le commissariat. La fin est également intéressante car le vrai meurtrier partira sans être inquiété par la police, laissant un autre endosser le crime qu'il a commis. La distribution ne contient aucune grande star. George Brent est comme toujours assez fade, mais Margaret Lindsay a du tonus et tous les seconds rôles, en commançant par Eugene Pallette, en sergent pas fûté, sont absolument réjouissants. Une vraie petite perle criminelle. Le film est maintenant disponible en Warner Archive dans une très belle copie.

samedi 27 août 2011

Upper World 1934

L'Homme de quarante ans
Un film de Roy Del Ruth avec Warren William, Mary Astor, Ginger Rogers et Dickie Moore

Alexander Stream (W. William), un magnat du chemin de fer, s'ennuie dans sa luxueuse propriété. Son épouse Hettie (M. Astor) est obsédée par sa vie sociale et le délaisse. Un jour, il rencontre une show girl, Lily Linda (G. Rogers) qu'il sauve de la noyade...

Ce délicieux Pre-Code bénéficie d'un bon scénario signé Ben Hecht. Le film commence comme une comédie. Nous découvrons la vie des super-riches qui mènent une existence oisive et superficielle. Entourés de domestiques qui ne peuvent vaquer à leurs occupations car le maître fait la grasse matinée jusqu'à midi, les Stream sont un couple en complète dislocation. Elle (Mary Astor) ne songe qu'à sa vie mondaine faite de dîners et cocktails et lui essaie d'échapper à ses rendez-vous pour flirter avec une show girl. Leur fils Tommy (joué par Dickie Moore) est laissé aux domestiques avant d'être expédié dans un 'summer camp' chic. Laissé seul par son épouse, Alexander Stream (Warren William) s'amourache de Lily Linda (Ginger Rogers) qui lui apporte une affection qui lui manque auprès de sa femme. Mais, la situation va virer au cauchemar quand le petit ami de Linda (J. Carroll Naish) essaie de le faire chanter. Linda est tuée et il tire sur son meurtrier. Il tente de maquiller maladroitement le crime. Le film fourmille de détails réjouissants tels que les discussions en maître et chauffeur. Warren William, toujours parfait en homme de la haute atteint du démon de midi, discute avec Andy Devine (toujours aussi truculent) de jolies filles et comment en rencontrer. Devine dit préférer les bibliothèques municipales où il cible les filles qui aiment lire les romans d'amour. De même, le policier interprété par Sidney Toler se révéle être le déclencheur de la chute d'Alexander Stream. Il lui a fait perdre son travail et celui-ci se vengera en enquêtant sur le meurtre de Linda. Tout cela est rondement mené par un Roy Del Ruth en grande forme. Mary Astor joue avec son talent habituel la dame de la haute dévorée par la 'jet set'. Ginger Rogers, alors débutante, est une show girl fort aguichante avec un costume de scène ultra-léger, typique de la période. Le seul bémol vient du final du film qui parait expédié et peu crédible comme si tout était bien dans le meilleur des mondes après la démonstration inverse que nous avons eu durant tout le film. Un très bon petit film Warner.

vendredi 26 août 2011

Attorney for the Defense 1932

Un film d'Irving Cummings avec Edmund Lowe, Constance Cummings et Evelyn Brent

William J. Burton (E. Lowe) est un procureur new-yorkais réputé pour obtenir facilement la condamnation des accusés qui passent devant lui. Mais, un jour, il fait condamner à mort James Wallace, qui se révèle plus tard innocent. Dégoûté, il quitte ses fonctions de procureur et devient avocat de la défense. Pour se racheter, il paie les études du fils du disparu, Paul Wallace et le considère comme son fils...

Cette série B produite par la Columbia se révèle être un excellent petit film criminel grâce au scénario de Jo Swerling. Irving Cummings, qui a toujours été un réalisateur peu en vue, avait déjà derrière lui une belle carrière au muet. Il bénéficie sur ce film du travail remarquable de Ted Tetzlaff derrière la caméra. Il joue habilement sur la caméra mobile (encore rare en ce début du parlant) ainsi que sur des clairs-obscurs qui annoncent le film noir. Les acteurs principaux ne sont pas de très grandes vedettes, mais ce sont tous des acteurs de grande qualité. Edmund Lowe était un acteur du muet et surtout connu pour son interprétation du Sergent Quirt dans What Price Glory? (1926, R. Walsh). Ici, il interprète avec brio le procureur redevenu avocat qui n'est pas si éloigné du John Barrymore de Counsellor-at-Law (1933, W. Wyler), une autre superbe réussite sur le milieu judiciaire. Autour de lui, s'agite la faune new-yorkaise comme la vénéneuse Val Lorraine, une créature cupide et dangereuse, jouée superbement par Evelyn Brent, qui montre là qu'elle n'a rien perdu de son talent depuis son apparition dans Underworld (1927, J. von Sternberg) avec le passage au parlant. En grand contraste, Dorothy Cummings est la fidèle secrétaire d'Edmund Lowe, qui aime en secret son patron. Si le film parcourt rapidement les années, il permet de se familiariser avec le système judiciaire américain où le procureur cherche systématiquement à obtenir une condamnation pour assurer sa réélection ou son passage au poste de gouverneur. Edmund Lowe va être transformé par la condamnation d'un innocent. Il devient ensuite un avocat intègre qui a renoncé à ses amitiés louches avec la pègre et à ses relations avec Val Lorraine. Le final du film montre l'avocat qui doit se défendre seul face au nouveau procureur. Il est accusé de meurtre. Nous savons qu'il est innocent, mais, nous ignorons qui est le coupable. En deux temps trois mouvements, il va confondre le meurtrier et enfoncer le procureur. Pour cela, il utilise parfois des méthodes qui font sourire. Avec un petit miroir, il envoit les rayons du soleil au-dessus des jurés provoquant leur inattention alors que le procureur débite son réquisitoire. Les scènes dans l'appartement de Val Lorraine possède une atmosphère fort étonnante pour l'époque. Les visages des acteurs disparaissent dans les ombres et semblent être tout droit sortis d'un film noir des années 40. Un très bon film.

jeudi 18 août 2011

Dark Journey 1937


Un film de Victor Saville avec Conrad Veidt, Vivien Leigh et Anthony Bushell

En 1918, à Stockholm, Madeleine Goddard (V. Leigh), une citoyenne suisse, tient un magasin de mode. Elle revient de Paris avec un lot de robes ; son travail sert de couverture à ses activités d'espionnage au profit des allemands. Un certain Baron von Marwitz (C. Veidt), un déserteur allemand, arrive à Stockholm pour faire la fête dans les boîtes de nuit...

Décidément, le cinéma anglais des années 30 adorait les films d'espionnage ! Comme dans ses prochains films avec Michael Powell, Veidt y est un personnage complexe, charmeur et mystérieux. Quant à Vivien Leigh, quelques années avant de devenir une star internationale avec Gone With the Wind, elle y incarne une jeune femme à l'air innocent qui se révèle être une espionne de haut vol. Elle convoie des informations de Paris à Stockholm grâce aux robes qu'elle transporte. Puis, elles fournit les informations recueillies aux allemands. En fait, elle va se révéler être un agent double qui a réussi à tromper les allemands. Le film est truffé de faux semblants. Le Stockholm de 1918 semble grouiller d'espions allemands, français et anglais. On ne sait plus d'où donner de la tête ! Personne n'est tout à fait ce qu'il semble être. Quant à Veidt, il trompe bien son monde en passant pour un noceur qui fait la fête tous les soirs avec jolies filles et champagne à gogo. Mais, soudain, il rencontre la belle Madeleine et il oublie rapidement ses conquêtes faciles pour tenter de la séduire. Le film est rempli de retournements de situation qui tiennent en haleine. Mais, il faut bien reconnaître que Saville n'est pas un réalisateur aussi doué que Powell. Les scènes entre Veidt et Leigh n'ont pas tout à fait l'électricité de celles entre Veidt et Hobson. Néanmoins, c'est un film bien mené et qui fera le bonheur des fans de Vivien et de Conrad. Dommage que le film soit libre de droits, ce qui m'a valu une copie contretypée fort délavée, alors que les opérateurs sont Harry Stradling et Georges Périnal.

mardi 16 août 2011

The Spy in Black 1938

L'Espion noir
un film de Michael Powell avec Conrad Veidt, Valerie Hobson, Sebastian Shaw et Marius Goring

Durant la première GM, le capitaine Hardt (C. Veidt) qui commande un sous-marin allemand est envoyé sur l'ile d'Hoy sur l'archipel des iles Orkney. Il doit y rencontrer une espionne qui doit lui fournir des informations sur la flotte britannique qui mouille non loin de là...

Ce film de Michael Powell marque sa première collaboration avec Emeric Pressburger comme scénariste. Le scénario, il faut le noter, est basé sur une histoire de J. Storer Clouston, l'auteur de His First Offence qui est à l'origine de Drôle de Drame (1937, M. Carné), ce petit chef d'oeuvre d'humour noir. Si je mentionne le film de Marcel Carné, c'est que le film de Michael Powell est également une délicieuse comédie d'espionnage avec un humour typiquement britannique. Conrad Veidt y tient un de ses plus beaux rôles au cinéma parlant. Avant de devenir l'archétype du Nazi dans les films Hollywoodien, Powell lui donne une chance de montrer son talent considérable -aussi bien dans l'humour que dans le drame- en Capitaine d'un sous-marin qui se retrouve espion sur une île britannique. Il est certes allemand, mais il est le héros du film. Et tout le public est derrière lui dans ses aventures face à la belle espionne incarnée avec énormément de talent par Valerie Hobson. Cette grande et mince jeune femme à l'allure patricienne et aux nerfs d'acier est la partenaire parfaite d'un Conrad Veidt tour à tour séducteur et impavide. Le récit est pimenté d'incursions de personnages fort amusants qui viennent stopper net les activités de nos espions. Il y a ce clergyman équipé d'un gigantesque phonographe qui débarque à l'improviste. Il remarque une médaille qu'il ne connait pas sur l'uniforme de Veidt. Celui-ci lui répond: "C'est la Croix de Fer, deuxième classe." Le clergyman légèrement interloqué : "Deuxième classe...mais, alors vous êtes prisonnier de guerre ?" Réponse de Veidt sortant un révolver: "Non, c'est vous qui l'êtes." Il y aussi le très irritant révérant du village qui vient ennuyer les espions car ils sont en retard et le gigot va être trop cuit ! Il y a une parfaite alchimie entre Veidt et Hobson qui flirte à fleuret moucheté avec des sous-entendus délicieux dans les dialogues. L'intrigue n'est pas en reste en terme de suspense, car Hobson est une espionne, mais à la solde de qui ? Nous l'apprendrons au cours du film. Le final est également une grande réussite où Hardt va être coulé par son propre sous-marin. Ce film délicieux est accompagné d'une musique de Miklós Rózsa qui débutait alors comme compositeur de musique de film. Un Powell qui est en tout point délectable et où Veidt n'a jamais été aussi séduisant.

vendredi 12 août 2011

The Flame Within 1935

La Femme errante
Un film d'Edmund Goulding avec Ann Harding, Herbert Marshall, Louis Hayward, Maureen O'Sullivan et Henry Stephenson

Mary White (A. Harding) est médecin psychiatre. Elle est appelée au chevet de Linda Belton (M. O'Sullivan) une riche héritière qui a tenté de se suicider. Elle apprend que la jeune fille est désespérément amoureuse de Jack Kerry (L. Hayward) un alcoolique invétéré. Mary accepte d'aider Jack pour qu'il arrête de boire...

Ce film produit par la MGM a été écrit et réalisé par Edmund Goulding. C'est un 'star vehicle' pour Ann Harding qui retrouve là un rôle de femme forte en médecin psychiatre. Comme dans The Right to Romance (1933, E. Santell), elle est une femme tiraillée entre son métier et sa vie sentimentale. Elle aime son confrère le Dr. Phillips (H. Marshall), mais celui-ci veut qu'elle renonce à sa carrière pour l'épouser. Elle s'y refuse. Mais sa vie va être bouleversée par sa rencontre avec un patient alcoolique. Sans qu'elle en est vraiment conscience, elle tombe amoureuse de ce jeune homme fragile qui doute de lui-même et noie son chagrin dans l'alcool. De son côté Maureen O'Sullivan est une jeune fille très gâtée qui ne comprend pas pourquoi ce garçon ne répond pas à son amour. Tout ce méli-mélo sentimental se révèle finalement adulte et intéressant. Ann Harding y joue avec sa maîtrise habituelle. Elle est sincère et sans fioritures. Si le film déraille à la fin, c'est que la période pre-code est bel et bien terminée. Le Dr. Mary White se doit d'oublier rapidement sa profession et rentrer dans le rang. Une femme n'a qu'une seule destinée : être une épouse parfaite au service de son époux. Si vous trouvez cette morale rétrograde, sachez qu'on la retrouve jusque dans les années 50 comme dans L'Amour d'une femme (1953, J. Grémillon) où Micheline Presle est enjointe aussi à quitter son travail de médecin pour convoler en justes noces. Malgré ce final - que Ann joue d'ailleurs comme si c'était une tragédie- ce film de Goulding a des qualités. En premier lieu, il y a la photo signée James Wong Howe qui offre des ombres et lumières dignes d'un film noir. Et puis, il y a la qualité de l'interprétation. En plus d'Ann, Herbert Marshall, Maureen O'Sullivan et Louis Hayward sont excellents dans leurs rôles respectifs.

jeudi 11 août 2011

Big City Blues 1932

Un film de Mervyn LeRoy avec Eric Linden, Joan Blondell, Walter Catlett, Guy Kibbee et Humphrey Bogart

Bud Reeves (E. Linden) quitte son Indiana natal pour aller à New York après avoir perçu un petit héritage. Il y retrouve son cousin Gibby (W. Catlett), un pique-assiette escroc à ses heures, qui l'entraine dans une party alcoolisée dans sa chambre d'hôtel. La soirée vire au drame lorsqu'une chorus girl meurt frappée par une bouteille...

Ce petit film Warner de série B dure seulement 65 min. Grâce à un scénario très bien ficelé, on passe un excellent moment avec une distribution en or, pleine de seconds rôles croustillants tels que le volubile Walter Catlett en pique-assiette, le bonhomme Guy Kibbee en détective d'hôtel alcoolique et même un jeune débutant mince à la voix rocailleuse, qui n'est même pas crédité au générique, nommé Humphrey Bogart. En l'espace d'une heure, on découvre le monde interlope du New York de la prohibition. On se cache pour boire dans des chambres d'hôtel après avoir reçu livraison de son bootlegger. Si le détective de l'hôtel se pointe, on lui donne une bouteille pour qu'il se taise. Les chorus girls, dont Joan Blondell, ne recherchent que quelques gogos à plumer ou tout au moins pour passer une bonne soirée, bien arrosée. Le cousin Gibby ne vit que d'expédient, en empruntant de l'argent à tout le monde. Quant au héros (Eric Linden) fraichement débarqué de sa province, il se retrouve plongé dans un univers qui le dépasse. D'autant plus que la soirée se termine au poste de police où il se retrouve soupçonné de meurtre. Heureusement, il sera innocenté et pourra rentrer à Hoppersville (Indiana) seulement 48 heures après son départ. Il a perdu tout son argent, mais il a découvert l'amour grâce à Vida (Joan Blondell). Une charmante petite série B.

Morning Glory 1933

Un film de Lowell Sherman avec Katharine Hepburn, Douglas Fairbanks Jr., Mary Duncan, C. Aubrey Smith et Adolphe Menjou

Eva Lovelace (K. Hepburn) débarque à New York dans l'espoir de faire carrière au théâtre. Elle s'introduit chez le célèbre producteur Louis Easton (A. Menjou) où elle fait la connaissance d'un vieil acteur de second rôle, Robert H. Hedges (C. Aubrey Smith) qui la prend sous son aile comme élève...

C'était seulement le troisième film de Katharine Hepburn et il lui valut son premier oscar. En jeune comédienne provinciale, naïve et pleine de détermination, Katharine a un rôle qui lui va comme un gant. Culottée et en même temps innocente, elle essaie d'obtenir un rôle à tout pris auprès d'un célèbre producteur, joué avec son habilité coutumière par Adolphe Menjou. Ce dernier semble pratiquer 'la promotion canapé' avec les comédiennes. Katharine tombera dans ses filets et raide amoureuse de cet homme sans scrupule. A la fin, sa détermination paiera quand elle pourra remplacer la star Rita Vernon (jouée par une Mary Duncan méconnaissable par rapport à City Girl) qui s'est révélée être un vrai poison. Dans ce petit monde du théâtre, se croisent l'auteur Joseph Sheridan (un jeune Douglas Fairbanks Jr.) amoureux silencieux de la belle Eva et le sympathique R.H. Hedges (C. Aubrey Smith dans un rôle inhabituel) qui aide une Eva désargentée. Le film contient de nombreuses scènes fort réussies qui permettent à Hepburn de montrer son talent, encore vert, mais déjà considérable. Sa première rencontre avec le vieux Hedges en est une. Elle lui parle de son ambition et de son amour du théâtre et on voit que le vieil homme (C.A. Smith également) est véritablement ému par cette jeune fille fantasque et atypique. Lors d'une soirée chic, Hepburn s'envivre et se lance dans un récital Shakespeare devant les invités interloqués. De même, on remarque parmi les figurants quelques visages étonnés devant l'irrésistible Katharine. Le scénario contient de fort belles scènes, mais il y a aussi quelques trous assez voyants. Au lieu de suivre l'évolution des personnages, on saute rapidement plusieurs mois et on retrouve ceux-ci sans que l'empreinte du temps soit réellement visible. De même, lors que Eva Lovelace a enfin la chance de jouer un grand rôle, nous ne verrons pas une minute de sa performance sur scène. Si on le compare avec le formidable Stage Door (1937, G. LaCava), Morning Glory est une réussite mineure. Cependant, il reste un témoignage émouvant de la vie d'artiste. Eva va découvrir qu'une star des planches peut retomber dans l'anonymat le plus complet aussi rapidement. Comme l'habilleuse qui l'aide dans sa loge, elle sera peut-être une de ses 'morning glories' des planches. En effet, en anglais, les morning glories sont les volubilis, ces fleurs éphémères qui s'ouvrent le matin pour se fermer à tout jamais le soir.

dimanche 7 août 2011

Evelyn Prentice 1934

Le Témoin imprévu
Un film de William K. Howard avec Myrna Loy, William Powell, Una Merkel, Rosalind Russell et Isabel Jewell

John Prentice (W. Powell), un célèbre avocat pénaliste, ne voit pratiquement jamais sa femme Evelyn (M. Loy) et leur fille. Son agenda surbooké comprend aussi des visites intimes avec une des ses clientes (R. Russell). Pendant ce temps, un certain Lawrence Kennard commence à s'intéresser à Evelyn...

Après avoir revu The Power and The Glory (1933, W.K. Howard), j'étais curieuse de voir ce film que Howard a réalisé pour la MGM. Suite au succès du Thin Man, la MGM met en chantier rapidement ce mélodrame avec les deux vedettes principales. Nous sommes encore dans les derniers mois de la période Pre-Code, ce qui permet une certaine liberté de ton et d'aborder franchement le sujet de l'adultère. William Powell est un avocat qui n'hésite pas à avoir des aventures extra-conjugales, en particulier avec une cliente fort aguicheuse jouée par une jeune Rosalind Russell. De son côté, son épouse (Myrna Loy) ignore totalement son infidélité. Elle reste une épouse fidèle qui prend soin de leur fille. Lorsqu'un maître-chanteur commence à lui faire des avances, elle résiste. Mais, elle lui a malheureusement addressé des lettres qui peuvent être compromettantes. Désespérée, elle se présente chez lui pour les récupérer. Il refuse et elle tire sur lui. Le film a basculé du mélodrame au mystère policier. Le film se conclut sur un coup de théâtre que je ne révèlerai pas. En tous cas, le film montre bien le 'double standard' qui affecte les relations entre hommes et femmes. Powell est absous de ses péchés extra-conjugaux sans coup férir alors que la pauvre Myrna, elle, se retrouve dans une situation inextricable pour avoir voulu protéger sa réputation (qui reste sans tâche). Le film est bien mené, bien que dépourvu de surprises. J'ai été assez étonnée par le grand nombre de faux raccords dans ce film MGM. Les positions de Myrna Loy sont souvent décalées entre les gros plans et le plans moyens, comme si le film avait été réalisé en vitesse. Les seconds rôles apportent un peu de fantaisie, en particulier Una Merkel en amie de Loy, à la langue bien pendue. C'est un film MGM avec ses décors ultra-chics et ses costumes très haute couture pour les dames. Au total, un film sympathique qui se laisse voir grâce à Loy et Powell.

samedi 6 août 2011

The Power and The Glory 1933

Thomas Garner
Un film de William K. Howard avec Spencer Tracy, Ralph Morgan, Colleen Moore et Helen Vinson

Les funérailles du magnat des chemins de fer Thomas Garner (S. Tracy) se déroulent devant un public choisi. Son ancien secrétaire, Henry (R. Morgan) se remémore la vie de son ami Thomas parti de rien...

Ce film de William K. Howard est célèbre car on le considére comme un film précurseur du Citizen Kane d'Orson Welles. Bien qu'Orson Welles réfute avoir vu le film d'Howard, il y a entre les deux oeuvres des similarités. Le scénario est l'oeuvre de Preston Sturges qui était à l'époque un jeune dramaturge à Broadway. Il tirait le diable par la queue et décida de se lancer dans l'écriture d'un scénario en free-lance et de le proposer ensuite à différentes sociétés de production. Cette méthode de travail était pour le moins inhabituelle à l'époque où les grandes compagnies travaillaient avec une ligne de production intégrée. Sturges produisit un scénario totalement atypique par son contenu et sa structure. Au lieu de suivre une narration linéaire et chronologique, Sturges produisit un script qui déroule la vie d'un grand magnat par une suite de flash-backs qui s'imbriquent les uns dans les autres sans rechercher la moindre chronologie. De plus, il choisit de nous donner un récit subjectif par la voix de l'ami de Thomas Garner. La plupart des scènes sont présentées avec la voix-off du narrateur qui double également la voix des personnages. Le studio Fox, qui acheta le scénario de Sturges, fit d'ailleurs une campagne de promotion pour mettre en valeur cette structure narrative innovante. Ils parlèrent de 'narratage', un néologisme créé à partir de narrative et montage. Preston Sturges nous raconte l'ascension spectaculaire d'un homme illétré employé d'un chemin de fer qui devient un magnat. Mais, cette ascension se termine par un suicide.
Loin d'être un héros, Thomas Garner se révèle, au fil du récit d'Henry, être un homme sans foi ni loi. Et l'habilité de Sturges réside dans cette narration qui nous fait découvre scène par scène les différents visages de Thomas de l'enfance à la mort. Il règne une profonde ambiguité dans ce portrait. Garner est d'abord présenté comme un gamin casse-cou qui aime être le chef de la bande. Puis, c'est un jeune homme sans grande ambition qui va apprendre à lire avec Sally (Colleen Moore) une institutrice qui deviendra sa femme. C'est sous son impulsion qu'il décide de retourner étudier pour avoir un meilleur travail. Devenu riche et célèbre, il se désintéresse de Sally, maintenant vieillie, pour Eve, une jeune femme de la haute société (H. Vinson). Peu de temps après le suicide de sa femme, il se remarie avec Eve, qui a l'âge de son fils, né de son premier mariage. Ce mariage sera une erreur fatale. Il découvre plus tard qu'Eve le trompe et pire encore, que leur enfant n'est de lui. Désespéré, il se suicide. Spencer Tracy assume ce rôle très complexe de Garner de l'âge de 20 ans à 50 ans avec un énorme talent. C'est ce film qui va faire réaliser aux patrons de la Fox qu'ils ont entre les mains un acteur de tout premier plan. Pour le rôle de Sally, la Fox a embauché Colleen Moore, une ancienne star du muet qui n'a pas fait un seul film depuis quatre ans. Elle montre là qu'elle n'avait pas de problèmes avec le parlant, même si sa carrière marquera le pas par la suite. L'aspect social du film est également ambigu. Nous sommes en pleine dépression lorsque le film est tourné en 1932. Au lieu de promouvoir le rêve américain du self-made-man, Sturges nous fait le portrait d'un magnat qui utilise des méthodes de gangsters (intimidation, délit d'initié, etc.). Mais, en même temps, certains aspects le rendent sympathique telle que cette scène où il découvre son fils nouveau-né et récite une prière pour remercier Dieu de le lui avoir donné. Mais, sa vie se révèle être un échec personnel qui le mène au suicide. Inutile de dire qu'avec un sujet aussi sombre le public ne fut pas au rendez-vous. Sturges reçut l'autorisation -inouie pour l'époque!- d'assister au tournage du film en tant que scénariste. William K. Howard réalise là un film tout à fait passionnant. Ce réalisateur mériterait d'être redécouvert, en particulier ses films muets, fort peu visibles.