jeudi 11 décembre 2014

Straight Shooting 1917

Cheyenne Harry (Harry Carey)
Un film de John Ford avec Harry Carey, Molly Malone, George Berrell, Hoot Gibson et Vester Pegg

Thunder Flint (Duke R. Lee), à la tête du clan des éleveurs de bétail, souhaite chasser de ses terres le fermier Sweet Water Sims (G. Berrell). Il engage un tueur du nom de Cheyenne Harry (H. Carey) dont la tête est mise à prix...

Le duel entre Harry et Fremont (Vester Pegg)
En 1917, John Ford commence à réaliser des westerns de deux bobines pour la Universal avec son complice l'acteur Harry Carey. Après seulement quelques mois d'apprentissage, il réalise un premier long métrage de 5 bobines, la longueur habituelle de ces années-là. Straight Shooting n'offre pas un scénario d'une grande originalité, c'est l'habituel conflit éleveur-fermier qui y est développé. Ford se concentre moins sur la psychologie des personnages que sur la méchanique de l'action westernienne. Il faut replacer le film dans son contexte. En 1917, il y a une figure qui domine le genre du western de la tête et des épaules, c'est William S. Hart. Ses films sont des modèles dramatiques et visuels offrant des personnages complexes de mauvais garçons qui acceptent de se réformer souvent pour l'amour d'une femme. Le personnage de Cheyenne Harry joué par Harry Carey est un peu similaire en ce qu'il est un tueur recherché qui va changer de camp pour les beaux yeux de Joan (Molly Malone). Cependant, Carey n'a pas du tout le charisme de Hart et ressemble plus à un fermier sympathique (ce qu'il était dans la vie) qu'à un tueur de sang froid. Au fond, il correspond bien aux personnages romantiques et sentimentaux qu'affectionnait Ford, là où Hart était plus noir et plus torturé. En fait, pour schématiser, on pourrait dire que Carey est l'ancêtre de John Wayne quand Hart annonçait déjà Clint Eastwood. A sa sortie, la presse professionnelle a fait un très bon accueil au jeune réalisateur. On peut lire ainsi: "Il faut féliciter l'auteur et le réalisateur pour avoir sélectionné des scénes et des situations fascinantes pour le film. Le panorama westernien est présenté avec une photo claire et attrayante et les épisodes de chevauchées et de bagarre sont jouées avec élan et enthousiasme." C'est donc bien le rythme rapide du film avec son montage inspiré de Griffith qui a attiré l'attention. La scène du duel entre Harry et Fremont est de ce point de vue représentative du montage de Ford avec une succession de plans courts et de gros plans des visages des protagonistes. Un western tout à fait intéressant.

mercredi 3 décembre 2014

Le Roman de la midinette 1916

Un film de Louis Feuillade avec Musidora et Lise Laurent

La femme du capitaine Ferry (L. Laurent) accueille chez elle la veuve et la fille Jeanne (Musidora) d'un soldat du régiment de son mari. Jeanne est atteinte de phtisie et pleine de notions romatiques. Elle entame secrètement une correspondance avec un soldat esseulé...

Ce court-métrage de Feuillade offre à Musidora un rôle à sa mesure. A la fois femme-enfant innocente et rouée, elle rêve du grand amour en se lançant à corps perdu dans une correspondance avec un soldat qu'elle n'a jamais vue. La belle phtisique ne réussit pas à surmonter son chagrin en apprenant que celui qu'elle aime en secret est gravement blessé et risque de mourir. Il semble que quelques séquences manquent à l'appel au moment où elle apprend la nouvelle, ce qui affadit un peu le propos. Cependant, ce joli court-métrage réussit à nous intéresser jusqu'à  son dénouement. Un Feuillade mineur mais intéressant pour son interprétation.

L'Autre victoire 1914

Un film de Gaston Ravel avec Jeanne-Marie Laurent et Musidora

Jeanne Ducastel (J.-M. Laurent) est veuve et souhaite se remarier avec le Dr. Gauthier, lui aussi veuf, avec une fille adolescente Christiane (Musidora). Le fils de Jeanne n'accepte pas cett union et rompt toute relation avec sa mère...

Tout comme ses confrères de la Gaumont, Feuillade et Perret, Gaston Ravel réalisait aussi des courts-métrages patriotiques au sein de la firme. Il utilisait les mêmes acteurs que ses collègues. Et on a donc la surprise de retrouver Musidora, à jamais associée aux personnages vénéneux des sérials de Feuillade, en jeune adolescente innocente avec anglaises à la Mary Pickford. Gaston Ravel n'a pas le talent de ses confrères en terme de réalisation. Il est plus banal et moins ambitieux. Cependant, L'Autre victoire n'est pas dépourvu d'intérêt. Tourné en extérieurs dans le sud de la France, il permet d'apprécier le talent de Jeanne-Marie Laurent en mère déchirée. L'intrigue est simple, mais elle ne tombe pas dans la mièvrerie. Musidora réussit à réconcilier la mère et le fils par l'intermédiaire de leur demi-soeur sans tomber dans le pathos. Dans un autre film court de Ravel intitulé Le Grand souffle, Musidora apparaissait aussi à contre-emploi en chanteuse d'opéra en vacances qui ramenait dans le droit chemin un 'nervi' marseillais interprété par René Navarre. Un court-métrage sympathique.

Marraines de France 1915

Madeleine (F. Fabrèges) déguisée en domestique
Un film de Léonce Perret avec Fabienne Fabrèges, Armand Dutertre et Valentine Petit

Sur une place méditerranéenne, on organise une tombola parmi de jolies baigneuses pour choisir des marraines de guerre pour les soldats au front sans famille. Madeleine (F. Babrèges) doit écrire à un certain Jacques Bertin...

Ce court-métrage de Léonce Perret a l'avantage par rapport à de nombreuses bandes patriotiques de l'époque d'être une comédie. Même si l'on s'intéresse aux marraines de guerre, Perret réussit à injecter de l'humour dans les situations. Ainsi un groupe de jeunes femmes délurées deviennent par jeu des marraines d'inconnus. La jolie Madeleine (Fabienne Fabrèges) ment à son 'filleul' en lui faisant croire qu'elle est une vieille dame. Si bien que la visite de l'intéressé se transforme en vaudeville avec Madeleine qui échange son identité contre celle de sa domestique plus âgée. Evidemment, elle regrette vite cette supercherie et avoue au beau soldat sa véritable identité. Madeleine épouse donc Jacques qui retourne au front le jour même. Même si l'intrigue prend un tour tragique avec la blessure de Jacques, les amoureux sont cependant réunis après la guerre du soldat. Le film a été reconstitué récemment; mais bizarrement un certains nombres de scènes (visibles sur le site Gaumont-Pathé Archives) ont été éliminées de cette restauration. C'est un peu dommage car elles permettaient de suivre mieux la supercherie organisée par Madeleine. En tout état de cause, il s'agit d'une délicieuse comédie superbement interprétée par Fabienne Fabrèges, l'interprète préférée de Perret dans ces années de guerre. Le metteur en scène montre, une fois de plus, sa supériorité sur ses collègues français par la qualité de ses éclairages, sa direction d'acteur remarquable et son sens comique et dramatique.

mardi 2 décembre 2014

Alsace 1916

Un film d'Henri Pouctal avec Gabrielle Réjane, Albert Dieudonné, Francesca Flory, Camille Bardou et Berthe Jalabert

1872. L'Alsace est annexée par l'Allemagne. M. et Mme Obey (M. Barbier et Gabrielle Réjane), des patriotes alsaciens, chantent la Marseillaise à tue-tête ce qui leur vaut une expulsion vers la France. Leur fils Jacques (A. Dieudonné) reste au pays pour diriger la filature familiale. Il tombe amoureux de Marguerite Schwarz (F. Flory) la fille de ses voisins allemands...

En 1913, la grande comédienne Gabrielle Réjane crée la pièce de Gaston Leroux Alsace. Trois ans plus tard, la pièce est adaptée au cinéma par la société Film d'Art avec le metteur en scène Henri Pouctal. On a oublié de nos jours l'importance de Réjane qui était la seule vedette internationale française à côté de Sarah Bernhardt, la seule qui fasse également des tournées internationales. Contrairement à la grande Sarah dont les mimiques théâtrales paraissent horriblement surranées sur grand écran, Réjane montre qu'elle a compris qu'il faut modérer son expression au cinéma. Au lieu d'être dirigée par le tâcheron de service (Louis Mercanton) comme Sarah, Réjane est dirigée par un excellent réalisateur en la personne de Pouctal. Même si elle est la vedette du film, elle n'étouffe pas ses partenaires. Le récit patriotique de ce film bien que nationaliste, n'est pas aussi outrancier qu'on pouvait le redouter. Certes, on y retrouve les clichés sur les Allemands buveurs de bière et ripailleurs, mais les voisins Schwarz (joués par Camille Bardou et Berthe Jalabert) sont des petits bourgeois sympathiques et en aucun cas des Teutons sanguinaires et caricaturaux. Cependant, les différences de culture sont soulignées par le couple formé par Jacques, interprété par un tout jeune Albert Dieudonné, et son épouse Marguerite qui se disputent à tout bout de champ. L'aigreur est attisée par l'intense inimitié entre la femme et la redoutable belle-mère que joue Réjane. La déclaration de guerre en 1914 fait exploser toutes les rancoeurs. La femme et la mère se disputent le pauvre et faible Jacques qui est sommé de choisir son camp. Il n'en aura pas le temps et sera victime de la brutalité Allemande. J'ai été impressionnée par le charisme de Réjane qui donne à son personnage de mère abusive une dimension remarquable. Elle a un visage mobile et expressif et montre un talent naturaliste dans l'expression. Le jeune Albert Dieudonné, le futur Napoléon de Gance, montre son talent d'acteur. Il est par moment encore un peu théâtral, mais il sait déjà suggérer son émoi face à sa puissante mère. La copie teintée issue du Filmmuseum d'Amsterdam était de belle qualité et permettait d'apprécier le talent de composition de Pouctal. Il savait créer une réelle profondeur de champ avec des actions simultanées qui en disaient long sur les sentiments des personnages, comme lorsque Dieudonné au premier plan se morfond en présence de sa belle-famille qui festoie à l'arrière-plan. La scène finale a une certaine grandiloquence patriotique alors que Réjane, en grand deuil vêtue à l'Alsacienne, se réjouie de l'arrivée des troupes françaises en Alsace sur la tombe de son fils. Un film tout à fait intéressant qui m'a permis de découvrir Réjane.

dimanche 30 novembre 2014

L'Homme sans visage 1919

Un film de Louis Feuillade avec René Cresté, Gina Manès, Edouard Mathé, Louis Leubas et Gaston Michel

A Nice, Blanche Méry (G. Manès) travaille comme professeur de piano pour payer la pension de sa petite fille, placée chez des paysans. Elle fait la connaissance de Ralph Carson (R. Cresté) un officier américain qui tombe amoureux d'elle. Mais, Blanche trouve un travail de dame de compagnie auprès d'un mystérieux Comte de Brançais (E. Mathé), un mutilé de la face qui porte constamment un masque de velour noir...

Tourné dans l'arrière-pays niçois, ce mélodrame a été conçu pour mettre en valeur celui qui était alors une des idoles du public français, René Cresté. Il était devenu une star grâce à son incarnation de Judex (1917) où vêtu d'une cape noire et d'un chapeau aux larges bords il faisait battre les coeurs des spectatrices. Cette étoile filante du cinéma français, disparu prématurément à l'âge de 41 ans, avait une silhouette élancée qui est ici mise en valeur par son uniforme américain bien ceintré. Le scénario concocté par Feuillade a tout d'un roman-feuilleton pour midinette avec la fille-mère courageuse, le bel officier et l'ignoble prince teuton violeur et meurtrier. Avec de tels éléments, on aurait pu espérer avoir un développement dramatique intéressant à défaut de subtilité dans les personnages. Malheureusement, l'intrigue est à deux sous et il n'y a strictement aucune surprise. Il semble cependant que la copie conservée est légèrement incomplète ce qui rend le déroulement de l'histoire encore plus simpliste (il doit manquer environ 10 min). Le public hier soir a d'ailleurs éclaté de rire en découvrant la véritable identité du Comte de Brançais (Edouard Mathé) qui apparut soudain avec casque à pointe, rictus, allure menaçante et affublé du surnom d'Attila sur une coupure de journal! Il faut dire que la transition était amenée plutôt brutalement. Pourtant, cet homme au masque de velour censé caché ses mutilations nous rappelait que c'était l'époque des gueules cassées. Malheureusement, Feuillade oublie la subtilité et préfère nous offrir un Edouard Mathé en prince allemand sanguinaire qui dissimule son identité. C'est cependant un plaisir de découvrir la jeune Gina Manès avec ses magnifiques yeux de lionne dans un rôle assez ingrat. Cresté est élégant et athlétique; Mathé n'est pas très convaicant et les autres membres de la troupe de Feuillade n'ont guère le temps de briller. On peut sauver la jolie cinématographie de Maurice Champreux, mais guère plus. Un Feuillade décevant.

mercredi 26 novembre 2014

The Unknown Love 1919

Doris (Dolores Cassinelli) éteint la lumière...
Les Etoiles de la gloire
Un film de Léonce Perret avec Dolores Cassinelli, E.K. Lincoln, Warren Cook et Robert Elliott

Doris Parker (D. Cassinelli) accepte de devenir la marraine de guerre d'Harry Townsend (E. K. Lincoln) un soldat sans famille parti au front en France. De fil en aiguille, elle tombe amoureuse de cet homme qu'elle n'a jamais vu...

Après la grosse déception de Lest We Forget (1918), c'est un plaisir de retrouver un Perret américain qui montre à plein les immenses qualités de ce metteur en scène. Tout d'abord, il y a la sublime cinématographie qui est ici le travail d'Arthur Ortlieb, où l'on retrouve les contre-jours et la poésie des extérieurs de Perret. Le film a été mis en production sous le titre, The Stars of Glory, avant finalement d'être intitulé du plus neutre The Unknown Love. Il faut dire que ce film à message patriotique a été commencé avant la signature de l'armistice et terminé après celle-ci. Tout en conservant son message de propagande pour remercier les 'Sammies' de s'être mobilisés pour la France, le récit englobe aussi la fin du conflit et le retour à la paix. La film a survécu dans une superbe copie française teintée et virée, qui est cependant légèrement incomplète. Perret a concocté une histoire simple et légèrement naïve à son habitude, mais il réussit à la traiter avec un tel talent de conteur et de pictorialiste que l'on oublie bien vite les limitations de cette histoire sentimentale sur fond de guerre. Le personnage de la marraine de guerre a inspiré plus d'un film à Perret. Mais, pour celui-ci, il bénéficie de la splendeur des paysages de la Nouvelle-Angleterre qu'il magnifie avec bonheur. Son héroine nous apparaît encadrée d'immenses hortensias, toujours éclairée de côté par une fenêtre qui suggère les rayons du soleil. Une séquence reste particulièrement en mémoire alors qu'elle se rend au bord de mer pour y jeter un bouquet en hommage à un ami officier mort en service avec un contre-jour magique sur fond de soleil couchant teinté orangé. Si l'histoire est simple, Perret sait y ajouter les petits ingrédients qui lui donneront un élément de vérité. Ainsi, le soldat Harry Townsend se trouve trop laid pour envoyer sa photo à sa correspondante. Il choisit, tel Cyrano, d'en adjoindre une d'un de ses amis. Cette substitution n'aura finalement pas d'effet sur l'amour que lui portait Doris. The Unknown Love fait certainement partie des meilleurs films américains de Perret par sa beauté plastique et sa poésie.
Harry (E.K. Lincoln) et Doris (D. Cassinelli)

Lest We Forget 1918

N'oublions jamais
Un film de Léonce Perret avec Rita Jolivet, Hamilton Revelle et L. Rogers Lytton

A l'entrée en guerre, la cantatrice Rita Heriot (R. Jolivet) se retrouve prise dans l'avancée des troupes allemandes dans son village de la Meuse. Elle fait office de télégraphiste avant de se retrouver prisonnière des Allemands...

Cette production américaine de Léonce Perret est un objet cinématographique à la structure narrative étrange. Réalisé durant l'été 1917 après l'entrée en guerre des Etats-Unis, le film se veut une propagande pour resserrer les liens historiques unissant la France à l'Amérique. Malheureusement, il semble que le metteur en scène n'ait guère eu de contrôle sur le montage de son film qui était financé par le Comte Giuseppe de Cippico, l'époux de l'actrice Rita Jolivet qui tient le rôle principal. Au final, les critiques des journaux professionnels américains tirèrent à boulet rouge sur cette superproduction mal ficelée qui semble avoir été montée par un incompétent. Variety se montre particulièrement virulent en démolissant systématiquement un film qui a coûté une fortune pour l'époque: entre 175.000 et 200.000 dollars. Il faut dire que les producteurs n'ont pas lésiné sur les moyens: une énorme figuration, une reconstitution du torpillage du Lusitania et de plus, le décorateur Henri Ménessier a reconstitué en studio un village français entier pour ensuite le bombarder. Malheureusement, cette débauche de moyens ne produit qu'un film épisodique qui semble accumuler les évenements spectaculaires au détriment du développement des personnages. Par instants, on retrouve le talent de directeur d'acteurs de Perret, comme lorsque Rita se prépare à être fusillée, mais on retombe rapidement dans une abondance de clichés. L'ajout de nombreux extraits de bandes d'actualités n'arrangent rien car ils détournent l'attention de l'intrigue et sont de qualité bien médiocres cinématographiquement parlant. On peut imaginer la déception de Perret de voir son projet dénaturer de la sorte par un producteur. Cette déconvenue l'a certainement poussé a devenir son propre producteur pour pouvoir contrôler ses propres films de A à Z comme l'ont fait à la même époque ses compatriotes expatriés comme Albert Capellani et Maurice Tourneur. Cette citation de la critique de Variety donne bien le ton: "En tant que 'grand film', c'est l'un des plus mauvais jamais tournés ici, sous tous les angles. Les gens du cinéma riront bien de ses défaut." La cinémathèque nous a présenté une copie française reconstituée dont la qualité visuelle était très moyenne, ce qui n'arrange rien. Un Perret décevant.