vendredi 18 juin 2010

Sandra Milowanoff (1892-1957)

Cette actrice russe qui est maintenant injustement oubliée a été une des actrices préférées du public français dans les années 20. En terme de popularité, elle arrivait juste derrière Mary Pickford. Contrairement à Ivan Mosjoukine, elle n'est pas arrivée en France avec les acteurs de la Compagnie Ermolieff. Née Alexandra Milowanoff à St. Petersbourg le 23 juin 1892, elle est danseuse de formation. Après avoir fait partie de troupe d'Anna Pavlova, elle rejoint celle de Diaghilev dans les Ballets Russes. Et c'est en tant que ballerine qu'elle arrive à Monte-Carlo au début des années 20. Elle n'a encore jamais joué devant une caméra. Etant sans travail, une amie lui suggère d'aller faire un bout d'essai pour Louis Feuillade qui est à la recherche de nouveaux visages pour son prochain sérial. Pour son bout d'essai, on lui demande d'ouvrir une lettre et d'exprimer successiment les émotions ressenties. Son inexpérience la sert ainsi que sa formation de danseuse. Quinze jours après, Feuillade l'embauche en lui donnant l'un des rôles principaux dans Les Deux Gamines (1921). Ce film sera l'un des plus gros succès financier de la Gaumont. Elle enchaîne avec trois autres sérials de Feuillade: L'Orpheline, Parisette et Le Fils du Flibustier.
Puis, début 1923, elle rencontre un autre metteur en scène qui va lui faire tourner son premier long métrage (au lieu de sérials). C'est Jacques de Baroncelli, qui à l'époque produit lui-même ses films. Elle devient Soeur Beatrix dans La Légende de Soeur Beatrix (1923). Cette adaptation de l'oeuvre de Charles Nodier est illuminée par sa présence fragile et chaleureuse. Beatrix est humiliée et trompée par l'homme qu'elle aimait. Elle devient une épave de la vie avant de retrouver le chemin du couvent où elle trouvera le réconfort de l'âme. Ce qui pourrait être un simple mélo larmoyant devient un livre d'images moyen-âgeuses subtilement enluminées. Sandra traverse les épreuves sans jamais tomber dans la fadeur ni le sentimentalisme. Contrairement à de nombreuses actrices françaises issues du théâtre, son jeu est épuré et naturel. Sa formation chez Feuillade, au sein de la Gaumont fut certainement la meilleure possible à l'époque. Baroncelli en fait une de ses interpètes favorites et elle tourne successivement Nène (1923), La Flambée des rêves (1924) et Pêcheur d'Islande (1924). Ce merveilleux film lui donne comme partenaire Charles Vanel. Ils forment à l'écran un couple qui n'a rien de traditionnel. Lui le pêcheur trapu et taiseux qui n'a pas la larme facile, elle habillée dans son costume breton -qu'elle semble avoir toujours porté- essayant de dissimuler le chagrin qui l'etreint lors de son départ. Il y a toujours chez elle ce rire à travers les larmes qui rappelle son origine russe. Et Vanel, si souvent confiné dans des rôles de traitre, trouve à ses côtés une nouvelle sensibilité que l'on ne lui soupçonnait pas.

En cette même année 1924, elle apparaît dans Jocaste de Gaston Ravel. Cette adaptation d'Anatole France a de nombreux défauts de construction. Mais, elle rayonne dans le rôle de la jeune fille mal mariée à un Gabriel Signoret tatillon. La scène finale est inoubliable. Torturée par le repentir, elle se rend dans un établissement de bain pour se pendre telle Jocaste. En 1925, elle va tourner ce qui sont peut-être ses plus grands rôles: Fantine et Cosette dans Les Misérables (1925) d'Henri Fescourt. Sa Fantine est bouleversante lorsqu'elle décide de se prostituer pour la première fois pour nourrir la petite Cosette. Elle sort dans la rue, apeurée avant de finalement suivre un client résignée. Il n'y a rien de larmoyant dans son incarnation. Elle bouge avec grâce -son travail de ballerine n'a pas été en vain- et son visage reflète ses émotions comme celui d'une Lillian Gish.

Elle va aussi tourner deux films avec René Clair (dont elle a été la partenaire auparavant chez Feuillade). Dans Le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), elle est la douce fiancée de Georges Vautier, un rôle sans grande envergure et dans La Proie du Vent (1927), une production Albatros, elle est à nouveau avec Charles Vanel. C'est d'ailleurs ce dernier qui va la diriger dans son dernier film muet, Dans La Nuit (1929). Vanel la suit pas à pas dans cette noce échevelée où il magnifie son visage triangulaire expressif. Elle est à l'écran pratiquement pour toute la durée du film et on sent une intense complicité entre les deux acteurs. Ce film qui annonce le réalisme poétique par bien des aspects est un beau chant du cygne pour cette actrice dont la carrière tournera court suite à l'arrivée du parlant. Comme Mosjoukine, son accent russe lui ferme les portes. Elle ne fera plus que de toutes petites apparitions à l'écran (comme dans Le Comédien (1948) de Guitry où elle joue une servante russe). Elle gagnera sa vie en retournant à ses premières amours ; elle enseignera la danse.
L'apport des acteurs russes au cinéma français dans les années 20 est décisif. Ils apportent une sensibilité différente, un jeu à la fois dépouillé et passionné ainsi qu'une grâce tangible. Milowanoff est encore plus oubliée que Mosjoukine et pourtant son apport au cinéma français est loin d'être négligeable. Elle est a quand même à son palmarès: Feuillade, Fescourt, Baroncelli, Clair et Epstein. Espérons que certains de ses films trouveront le chemin du DVD après tant d'années d'obscurité.

2 commentaires:

g.duffau a dit…

La Proie du vent (René Clair) et Mauprat (Jean Epstein) devraient, à terme, être édités en DVD par la Cinémathèque française.
La Proie du vent devrait faire l'objet d'un ciné-concert en novembre 2010 à la Cinémathèque française.

Frenchie séverine a dit…

Une très belle actrice,une jeune femme Russe pleine de graçe et émouvante dans les MIsérables,seuls extraits que j'ai vu d'elle.Elle crevait l'écran par son simple regard transpercé et triste mais pas larmoyant toutefois.;une grande actrice je pense qui avait des cheveux dorés lumineux..et un visage doux..