vendredi 9 février 2007

Ronald Colman, Un Anglais à Hollywood (IX)


En 1935, David O. Selznick est producteur à la MGM depuis deux ans. Il est également le gendre du patron de la compagnie, Louis B. Mayer ce qui le met dans une position plutôt inconfortable et déchaîne les sarcasmes de ses détracteurs ("The son-in-law also rises!"). Mais, durant ces quelques années à la firme du lion, il a produit d'excellents films tels que Dinner at Eight de Cukor, Anna Karenina de C. Brown et David Copperfield de Cukor. Ce dernier est une brillante adaptation du roman de Charles Dickens qui fut un gros succès au box-office. Dès l'année suivante, il s'attaque à un autre roman de Dickens, son préféré: A Tale of Two Cities (Un conte de deux villes; titre français du film: Le Marquis de Saint Evremond).

Dès le début, Selznick a décidé que le rôle central de Sidney Carton serait tenu par Ronald Colman. De son côté, Colman rêvait d'interpréter le personnage de l'avocat alcoolique et désabusé depuis longtemps. Il obtient rapidement de la XXth Century Fox l'autorisation requise pour être prêté à la MGM. Il est tout à fait étonnant de constater que bien que Carton n'apparaisse à l'écran que 25 minutes après le début du film, il reste pour le spectateur la figure centrale dont on se souvient bien longtemps après avoir oublié tous les autres personnages. Le réalisteur choisi par Selznick est Jack Conway (ci-dessus avec Colman), un bon faiseur de la MGM qui s'illustre aussi bien dans la comédie que le mélodrame. Il lui adjoint un réalisateur de seconde équipe, Jacques Tourneur pour filmer la reconstitution de la prise de la Bastille. Le film reussit à combiner les scènes intimistes et les grands mouvements de foule. La distribution comprend de nombreux acteurs britanniques immigrés à Hollywood: Reginald Owen, Elizabeth Allan (ci-contre) et Basil Rathbone ainsi que de formidables acteurs américains de second plan comme Edna May Oliver et Blanche Yurka. Le film porte la marque de son producteur David O. Selznick et illustre sa devise: "They are two types of classes: first class and no class". Si Selznick réussit si bien à produire ses films en "First class", ce n'est certainement pas par ses méthodes de travail désordonnées et chaotiques! Mais, Colman entretient de très bonnes relations avec lui; de son côté, Selznick apprécie énormément l'acteur et lui proposera de nombreux rôles dans ses productions (en particulier, Max de Winter dans Rebecca qu'il refusera!). Ils ne retravailleront ensemble que pour The Prisoner of Zenda en 1937.

Durant le tournage, Colman est présent sur le plateau, même lorsque sa présence n'est pas requise. Il se sent une affinité particulière pour Carton. Il rase à nouveau sa moustache et son visage prend un caractère fort différent. L'aspect jovial et espiègle est remplacé par une mélancholie profonde. Voici ce qu'il dit de son personnage en 1935 : " Dickens a créé le personnage de Sidney Carton comme seul un génie peut le faire, un homme fantasque, acerbe, complètement désabusé qui réussit, presque, à dissimuler ses émotions sous un masque d'indifférence. Il ne savait qu'être entièrement naturel. Il était impossible à Carton de faire des compromis avec les autres, avec lui-même et avec les problèmes de la vie courante. C'est le héros le moins héroique qui soit, mais, il a la détermination essentielle qui lui permet de monter à la guillotine avec un sourire parce qu'il était assez brave pour être lui-même. Il n'avait aucun désir de rechercher une quelconque popularité bien qu'il soit un homme doué de talents non négligeables. En effet, il vécut sa vie sans penser une minute à l'impression qu'il faisait sur les autres. Et, je pense que c'est ce trait de caractère qui a fait de lui un personnage vivant depuis presque un siècle. Il m'a habité depuis le premier instant lors de ma découverte du roman. Au risque de paraître présomptueux, je pense sincèrement que le rôle de Sidney Carton est le personnage le plus intéressant et humain qu'il m'a été donné de créer." En voyant le film de nos jours, on ne peut être que profondément ému par son interprétation. Ses derniers mots, en voix off, sont totalement inoubliables. On peut mesurer leurs impacts en observant le grand nombre de citations et de parodies qu'ils générèrent, que ce soit par Laurel et Hardy ou par Orson Welles dans The Third Man.

Durant le tournage du film, sa collègue Elizabeth Allan qui est arrivée à Hollywood en 1934, lui présente une de ses amies, une actrice britannique, Benita Hume. Celle-ci est sous contrat à la MGM qui ne l'emploit que dans des seconds rôles. Elle a pourtant déjà derrière elle une jolie carrière au théâtre et au cinéma en Angleterre. Mais, elle est probablement, trop intensément britannique pour les producteurs américains! Dès leur première rencontre, leur attirance est mutuelle et ils ne se quitteront plus. Elle est aussi exhubérante et sûre d'elle que Colman est renfermé et manque d'assurance: un véritable cas d'école de l'attirance des contraires. Il est bien dommage qu'ils n'eurent jamais l'occasion de tourner un film ensemble car ils auraient pu former à l'écran un couple parfait pour la screwball comedy, une version anglaise de Tracy et Hepburn!
L'année 1935 se clôture sur l'immense succès de A Tale of Two Cities. La carrière de Colman est encore sur une pente ascendante avec très peu de faux pas. L'année 1936 va être, elle aussi, riche en nouveaux challenges.
Un petit mot encore, nous sommes aujourd'hui le 9 février, jour anniversaire de la naissance de Colman. Il aurait eu 116 ans....
A suivre

2 commentaires:

Yiannakis a dit…

"A tale of two cities", un de mes films préférés avec R. Colman. Il y est merveilleux de naturel, si noble et si profondément émouvant. Sa marche tragique et dig,ne vers l'échaufaud est restée gravée à mes souvenirs à jamais. Un très grand acteur qui mérite d'être re-découvert.

Ann Harding a dit…

Bonjour Nakis! Merci pour tes encouragements. Je vais reprendre mon blog très bientôt pour compléter mon portrait de Colman et pour mettre en ligne de nouveaux extraits de films.