samedi 12 juin 2010

Trois Films d'Evgenii Bauer (1913-17)

Je reprend ce blog que j'avais négligé trop longtemps en repostant des commentaires sur des films muets découverts récemment.




Sumerki zhenskoi dushi (Le crépuscule de l'âme d'une femme, 1913) avec Vera Chernova et A. Ugriumov

Vera (V. Chernova) est malheureuse et solitaire dans sa famille issue de la haute société. Un jour, elle accompagne sa mère dans sa visite chez les pauvres. Elle rencontre Maxim un étudiant. Décidée à l'aider, elle retourne le voir. Mais, Maxim, se méprenant sur ses intentions, la viole. Elle le tue...

Avec les films de Sjöström et de Perret, c'est l'un des films les plus incroyables que j'ai pu voir du début des années 10. Bauer a une science de l'éclairage renversante et une composition picturale qui suit intimement les sentiments des personnages. C'est le plus beau film de 1913 que j'ai jamais vu avec L'enfant de Paris et Ingeborg Holm. J'ai d'ailleurs au du mal à croire qu'un film aussi raffiné et sophistiqué ait pu être réalisé en Russie dès 1913. On y sent l'influence du cinéma scandinave et danois. Mais, au delà, Bauer réussit à capturer l'âme russe telle qu'on la rencontre chez Tchékhov, Pouchkine ou Tourguéniev. L'histoire de Vera est celle d'une fille incomprise par sa mère qui est violée par un étudiant misérable et alcoolique. Elle réussit à surmonter ce traumatisme. Et lorsqu'elle rencontre le prince Dolski, elle lui avoue le crime qu'elle a commis. Il ne peut accepter ce qui lui est arrivé et Vera part. Elle devient actrice. En plus de son intrigue étonnante, le film offre une cinématographie d'une beauté inouïe. Il utilise la profondeur de champ et contraste les premiers plans dans la pénombre avec les arrière-plans lumineux. Il choisit aussi de nous montrer une vision subjective de Vera vue de haut par Maxim qui s'apprête à sauter sur sa proie. En plus, le jeu des acteurs est absolument remarquable loin de tout excès théâtral. Il est retenu et nous transmet leurs sentiments intimes par des mouvements naturels. Les acteurs sont totalement modernes.


Posle smerti (Après la mort, 1915) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Andréi vit comme un hermite avec sa tante. Il ne sort jamais, vivant dans le souvenir de sa mère morte. Un jour, il accepte d'accompagner un ami dans une soirée. Il y rencontre Zoya Kadmina (V. Karalli). Elle a le coup de foudre pour lui. Mais, il la repousse. Elle se suicide. Andréi est alors hanté par l'image de Zoya...

Avec cette adaptation d'une nouvelle de Tourguéniev, Bauer réussit encore un miracle de beauté et de poésie. Le film contient également un plan-séquence de trois minutes réalisé avec une caméra mobile qui suit Andréi au sein de la soirée mondaine. La caméra -montée sur roulettes- recule, fait un panoramique, repart et le suit. Absolument incroyable pour 1915 ! :shock: Mais, cet effet technique n'est pas là simplement pour faire de l'esbrouffe. Il tente de nous faire comprendre la gène d'Andréi et son malaise au sein de cette société qui lui fait peur. Vera Karalli, qui avait été une danseuse classique, est une héroine toute droite sortie des pages d'un roman russe avec son long cou de cygne et ses mouvements gracieux. Ses apparitions lors des rêves d'Andréi semble issues des portraits des pré-raphaélites. Une pure merveille.


Umirayushchii lebed (La Mort du Cygne, 1917) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Gizella (V. Karalli) est née muette. Elle tombe amoureuse d'un jeune homme, mais se rend compte qu'il lui ment. Elle décide de se consacrer entièrement à la danse. Lors d'une représentation de 'La Mort du Cygne', un peintre, obsédé par la mort, la découvre et lui demande de poser pour lui...

Encore un très beau film avec Vera Karalli qui nous montre son talent de danseuse en interprétant La Mort du Cygne (créée par Pavlova quelques années plus tôt). L'idée centrale du film est à nouveau la mort. L'artiste peintre qui tente désespérement de peindre cette mort inaccessible semble l'avoir trouvée dans le visage triste de Gizella dans son costume du Cygne. Il ne surportera pas de la voir redevenue gaie après avoir retrouvé son amour de jeunesse. Le film est admirablement construit avec des cadrages picturaux, des ombres et des lumières remarquables. Une séquence onirique effrayante vient hanter Gizella, une scène qui va se révéler prémonitoire. Bauer est un esthète du cinéma qui sait admirablement raconter des histoires complexes. Sa carrière s'est malheureusement arrêtée nette en 1917 où il mourut d'une pneumonie. Si il n'a fait des films que durant 4 ans, il a néanmoins laissé une empreinte indélibile dans l'histoire du cinéma. A découvrir d'urgence.

2 commentaires:

Florian Poinot a dit…

Je suis en parfait accord avec votre critique sur ces trois films !
Je me permets de mentionner les qualités exceptionnelles d’une autre œuvre d'Evgenii Bauer.
Il s’agit du film de 1915 intitulé "Grezy", connu également sous son titre Français : "Rêves de Jour", ou encore "Les rêves".
C’est un film encore une fois très raffiné, et qui rappel énormément le "Vertigo" d'Alfred Hitchcock.

Merci pour votre Blog et vos commentaires très justes.

Ann Harding a dit…

Merci pour vos encouragements. Je pense bientôt mettre en ligne d'autres critiques de films de Bauer dont celui que vous mentionnez. C'est en effet un génie du cinéma.