lundi 29 avril 2013

Ingmarssörnena 1918

La Voix des ancêtres
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Harriet Bosse, Torre Svennberg et Hildur Carlberg

Le fermier Lil Ingmar (V. Sjöström) monte au ciel pour demander conseil à son vieux père (T. Svennberg). Il lui raconte son malheur. Il  était sur le point de se marier avec Brita (H. Bosse), mais la mauvaise récolte lui a fait différer le mariage. Or Brita, déjà installée chez lui, attendait un enfant...

Ce magnifique film de Sjöström est une oeuvre d'auteur complet. Il joue le rôle principal tout en ayant lui-même adapté le roman de Selma Lagerlöf (Jerusalem) et il en assure la mise en scène. Contrairement à ses films précédents comme Terje Vigen (1917) et Berg-Ejvind  och hans ustru (Les proscrits, 1918) qui sont des chefs d'oeuvres lyriques et flamboyants, Ingmarssörnena travaille dans l'introspection et une analyse minutieuse de l'âme humaine. Entre d'autres mains, ce film de deux heures pourraient être un pensum. Avec Sjöström, c'est un miracle d'humanité et pudeur. Il prend son temps pour nous conter la vie d'Ingmar, un jeune fermier un peu fruste et taiseux. Celui-ci aime Brita, la fille d'un riche voisin. Or celle-ci ne ressent rien pour lui; mais elle doit accepter de le suivre suite aux injonctions de ses parents qui considèrent que c'est un mariage bienvenu avec un riche fermier. Dès le début, il y a une incompréhension totale entre les futurs époux. Elle est profondément malheureuse dans la ferme d'Ingmar et ne s'entend pas avec sa belle-mère. Et lui ne comprend pas pourquoi elle dépérit de jour en jour. Brita a suivi son fiancé avant même le mariage, comme c'était la coutume à l'époque. Et voilà que la récolte s'annonce mauvaise. Ingmar décide de reculer le mariage d'une année. La malheureuse Brita est enceinte et plutôt que de donner naissance à un enfant illégitime, elle préfère le tuer à la naissance. Elle est condamnée à trois ans de prison, malgré l'intervention d'Ingmar durant le procès. Ce récit est fait par Ingmar lui-même alors qu'il consulte son père mort après avoir escaladé une échelle qui monte au ciel. Il est incapable de prendre une décision. Doit-il aller retrouver Brita à sa sortie de prison ou l'oublier à son triste sort? Son père lui donne le conseil énigmatique de "suivre le chemin de Dieu". Ingmar va donc aller chercher Brita à sa sortie de prison. Comme auparavant, ils sont incapables de se parler franchement. Brita a changé et elle a appris à aimer Ingmar. Lui ne sait pas comment exprimer ses sentiments. Durant le trajet qui les ramènent à la ferme familiale, ils vont lentement réappendre à se comprendre. Sjöström et Harriet Bosse sont des interprètes magnifiques dans la retenue et l'intelligence. Ils réussissent à conférer à leurs deux personnages une puissance émotionnelle et une vérité psychologique que l'on n'attend pas dans un film de 1918. Et en tant que metteur en scène, Sjöström montre qu'il est à l'aise aussi bien dans la fresque lyrique que dans une étude psychologique au petit point. Un film bouleversant et unique. (Dans Karin Ingmarsdotter (1920), il poursuit la saga de la famille Ingmar en nous montrant la destinée de sa fille.)

jeudi 25 avril 2013

Albert Capellani - Cinéaste du romanesque (IV)

Quelques nouvelles critiques sur ma biographie d'Albert Capellani. D'abord, sur le blog de David Bordwell, sous la plume de Kristin Thompson:
[...] Not surprisingly, during the intervening years, scholars have been busy researching Capellani’s films and career. March 6 to 24 saw a major retrospective at the Cinémathèque Française. Shortly before it began, the first biography appeared: Christine Leteux’s Albert Capellani: Cineaste du Romanesque, with a foreword by Kevin Brownlow. Leteux discovered Capellani in May of 2012, thanks to seeing Notre-Dame de Paris and Les Misérables at the Forum des Images in Paris. Setting out to learn more about the filmmaker, she realized how thoroughly his memory had nearly vanished from film history. She sought out and received the cooperation of his grandson, Bernard Basset-Capellani, whom she describes as “intarissable” (inexhaustible) on the subject. The result is a solid, traditional biography, with chapters mostly organized around the companies for which Capellani worked (Pathe, SCAGL, World, Mutual, and so on) and some of his key films (Les Misérables, The Red Lantern). The prose style is easily readable French, at least to someone like me with an average knowledge of the language. For an interview with Leteux concerning the book, see hereLeteux’s book is a vital source for anyone interested in early cinema.
I was pleased to see that the last chapter ends with some quotations from my second entry on Capellani, ending with “With the end of the main retrospective, however, it is safe to say that from now on anyone who claims to know early film history will need to be familiar with Capellani’s work.”
The book includes a filmography and list of films available on DVD. These include a new one, a restoration of The Red Lantern by our friends at the Cinematek in Brussels, available on Amazon.fr or directly from the Cinematek’s shop.
Sur le site Journal Cinéphile Lyonnais:
Sortie d’un livre sur ce réalisateur français qui a débuté lorsque le cinéma n’avait pas dix ans et qui avait un sens rare de l’image à une époque où tout était à imaginer.
Mouvements de caméra inédits, déplacements des personnages dans un cadre superbement travaillé, art de la direction de foules de figurants ou décors en studio ou en extérieurs superbement entremêlés, ce pionnier était oublié encore récemment. Un hommage en 2010 par la Cinémathèque de Bologne et une rétrospective au mois de mars dernier à la Cinémathèque Française ont permis de redécouvrir cet authentique pionnier qui fut un réel inventeur, comme en témoigne  » Le Chemineau  » court-métrage tourné en 1905 d’après un chapitre des  » Misérables  » de Victor Hugo où l’on peut voir un étonnant travelling qui tourne et glisse de gauche à droite puis de droite à gauche pour accompagner le vol de chandeliers par Jean Valjean.
Cette biographie a pu être retracée grâce aux documents inédits retrouvés par Christine Leteux qui tord le cou à de nombreuses erreurs sur les rares éléments de sa biographie qui étaient connus. Cet ouvrage est le travail d’une historienne tenace qui s’est attachée aux faits biographiques plus qu’un exercice d’analyse cinématographique, une approche finalement rare et précieuse, surtout pour un auteur sur lequel aucun ouvrage documenté n’existait.
Un travail de recherche et d’enquêtes impressionnant préfacé par Kevin Brownlow dont les deux derniers ouvrages ( La Parade est passée ; Napoléon ) ont été adaptés en français par Christine Leteux.
« Ce metteur en scène qui plaçait le cinéma sur le même plan que le théâtre, la littérature et la musique, fit faire un pas de géant au septième art par sa subtile direction d’acteurs et son extraordinaire sens visuel«   Christine Leteux 

mercredi 24 avril 2013

Beauty for Sale 1933

Un film de Richard Boleslawski avec Madge Evans, Otto Kruger, Una Merkel et Alice Brady

Letty Lawson (M. Evans) est contrainte de travailler suite à la mort de son père. Son amie Carol (U. Merkel) la fait entrer dans un salon de beauté. Cette dernière complémente ses revenus en se faisant entretenir par un vieux monsieur déjà marié...

Cette production MGM avec un scénario de Faith Baldwin (comme pour The Office Wife), s'intéresse au sort des jeunes femmes qui travaillent dans un institut de beauté. On se retrouve au milieu de dames riches d'un certain âge qui cancannent pendant que de jeunes femmes désargentées tentent de leur redonner une jeunesse depuis longtemps envolée à coup de crèmes et de massages. Chacune essaie d'améliorer son ordinaire. Carol (Una Merkel) ne se fait aucune illusion sur la société qui l'entoure et elle fait tout ce qu'elle peut pour tirer un maximum d'argent d'un vieux beau qui s'ennuit avec sa femme. Letty Lawson (Madge Evans), elle reste en retrait jusqu'à sa rencontre fortuite avec le riche homme d'affaire Mark Sherwood (O. Kruger). Elle tombe amoureuse de cet homme mal marié à une épouse insupportable (Alice Brady) qui passe sa journée allongée. Letty n'est pas prête à rentrer dans le jeu habituel de la maîtresse cachée que l'on jette après usage. D'autant plus que son amie Jane (Florine McKinney) s'est tuée après avoir été abandonnée enceinte par son amant, le fils (Phillips Holmes) de sa patrone. Le film offre une vision assez noire de la condition féminine dans les années 30. Le film est très bien construit entre mélo et comédie avec une superbe photo de James Wong Howe. Il y a des moments mémorables comme lorsque Letty annonce nonchalamment -sans se rendre compte de l'impact de ce qu'elle dit - à Jane que son amant est parti. Jane reste rigide, immobile alors qu'une porte s'ouvre lentement masquant petit à petit sa silhouette. Son suicide est également une scène très réussie avec sa silhouette qui se découpe dans l'ombre face à la fenêtre qu'elle ouvre tout doucement pour se jeter dans le vide. Madge Evans qui jouait souvent des seconds rôles montre ici tout son talent avec son visage expressif dont le sourire rappelle celui de Jean Arthur. Malgré la fin heureuse du film, il reste une certaine amertume dans le souvenir du spectateur. Un joli mélo avec de très bon interprètes et un rythme soutenu.

mardi 23 avril 2013

Her Man 1930

Son Homme
Un film de Tay Garnett avec Phillips Holmes, Helen Twelvetrees, Marjorie Rambeau et Ricardo Cortez

Frankie (H. Twelvetrees) est entraîneuse dans un bouge de La Havane sous la coupe de son souteneur Johnny (R. Cortez). Elle rencontre un jour Dan (P. Holmes), un marin qui propose de la sortir de là...

Tay Garnett a élaboré lui-même l'intrigue de ce film en s'inspirant de la célèbre chanson Frankie and Johnny. Il souhaitait embaucher un acteur musclé et beau gosse pour le rôle du marin Dan. Il proposa Dean Jagger au studio Pathé. Pas de chance, le studio avait déjà emprunté une des stars de la Paramount de l'époque sous la forme de Phillips Holmes, un beau blond que l'on associe plus au personnage timide et intériorisé d'Une Tragédie américaine (An American Tragedy, 1931) de von Sternberg qu'à un grand costaud qui joue des mécaniques. Ce film lui permet de montrer une autre facette de son talent: il peut aussi jouer un marin qui chante et se bagarre. Sur un sujet somme toute peu original, Garnett réussit un film tout en mouvement (à une époque où les films sont souvent statiques) tel que le début du film qui nous montre Annie (Marjorie Rambeau) qui retourne au Thalia, le bouge de La Havane où elle travaille, après avoir été refoulée par les autorités américaines. On la suit dans les rues grouillantes des bas quartiers avec un long travelling fluide. Garnett n'oublie pas son passé de gagman et il est particulièrement fier du gag récurrent où James Gleason tente régulièrement sa chance dans une machine à sou. Le malheureux introduit pièce après pièce dans celle-ci, sans résultat alors que son compère gagne à tous les coups. Le film a été tourné entièrement en studio - au grand regret des membres de l'équipe de tournage - et seuls quelques extérieurs ont été filmés sur place pour quelques transparences. Il y a cependant une vraie atmosphère dans ce film grâce aussi aux excellents seconds rôles comme Marjorie Rambeau en vieille entraîneuse alcoolique ou un étonnant Franklin Pangborn, habitué des personnages efféminés, qui décoche ici quelques coups de poing pour recouvrer son chapeau dérobé par des marins ivres. Le film se termine par une bagarre homérique entre le marin Dan face au souteneur de Frankie (à nouveau Ricardo Cortez dans un rôle de mauvais garçon) qui fait penser à Raoul Walsh. Un très bon cru dans la filmographie de Tay Garnett.

Ladies' Man 1931

Un film de Lothar Mendes avec William Powell, Kay Francis et Carole Lombard

Jamie Darricot (W. Powell) est entretenu par sa maîtresse, Mrs Fendley (Olive Tell), la femme d'un richissime industriel. Il entame aussi une aventure avec la fille de celle-ci, Rachel (C. Lombard) avant de rencontrer la belle Norma Page (K. Francis) qu'il entrepend de séduire...

Au début de 1931, William Powell est toujours sous contrat à la Paramount. Il est lassé du 'type-casting' de ce studio. Immédiatement après Ladies' Man, il va migrer avec Kay Francis à la Warner qui va lui ouvrir d'autres possibilités et lui permettre d'épanouir son talent considérable de comédien comme dans le merveilleux Jewell Robbery (1932, W. Dieterle). Le personnage qu'il interprète dans Ladies' Man est comme son titre l'indique, un homme à femmes, un gigolo mondain qui offre un peu de plaisir à des dames cousues d'or qui sont délaissées par leurs maris. Il se fait offrir des bijoux de grande valeur qu'il revend sans état d'âme pour financer son train de vie. Il n'hésite pas une minute à céder aux avances pressantes de la fille de sa maîtresse. Le personnage interprété par Carole Lombard est fort éloigné des rôles auxquels on l'associe généralement. Elle a ici un rôle essentiellement dramatique: une riche héritière capricieuse portée sur l'alcool et qui développe une jalousie maladive vis-à-vis de l'amant de sa mère. William Powell réussit à rendre sympathique un personnage amoral qui justifie ses actions avec une franchise désarmante. Il profite de la situation, mais sa rencontre avec Kay Francis va modifier la donne. Il y a soudain chez lui un désir de changer de vie et de renoncer à ce monde factice où il évolue. Avec un tel sujet, on pourrait avoir une comédie dans un style Lubitschien. En fait, il n'en est rien. Lothar Mendes, un réalisateur d'origine allemande importé à Hollywood à l'orée du parlant, nous concocte un mélodrame parfois pesant et statique. Mais le charme de Powell et de ses deux partenaires fait beaucoup pour rendre le film intéressant dans ses situations et ses conflits, malgré ses défauts. Il se termine par la mort de Powell aux mains du mari jaloux qui veut éliminer cet élément nuisible de la haute société. Au total, il ne s'agit pas d'un grand film. Mais, c'est un jalon important dans l'évolution de William Powell qui passa du traître au séducteur suave avec l'arrivée du parlant.

vendredi 19 avril 2013

Der Student von Prag 1913

L'Etudiant de Prague
Un film de Hanns Heinz Ewers et Stellan Rye avec Paul Wegener, John Gottowt, Grete Berger et Lyda Salmonova

Prague, 1820. L'étudiant pauvre Balduin (P. Wegener) signe un pacte avec l'étrange et diabolique Scapinelli (J. Gottowt) qui lui donne la richesse. Il peut ainsi poursuivre la comtesse Margit (G. Berger) dont il est amoureux. Mais, il a perdu son ombre et celle-ci le poursuit...

Cette production Deutsche Bioscop de 1913 suscite toujours des controverses pour savoir qui de Stellan Rye, H.H. Ewers et/ou Paul Wegener a réalisé le film. Cela n'a rien d'étonnant pour une époque où le réalisateur n'avait pas encore atteint le statut de créateur que nous connaissons de nos jours. Mais, en fait, qu'importe ! Ce film est un pur produit de la littérature allemande et le scénariste Ewers a puisé dans les contes d'E.T.A. Hoffmann autant que chez Adalbert von Chamisso (La merveilleuse histoire de Peter Schlemihl) des idées pour la construction de son intrigue (bien qu'il cite Alfred de Musset et Edgard Allan Poe). Le cinéma allemand veut refaire son retard par rapport au film d'art français qui avait commencé dès l'année 1908. Et pour ce faire, Ewers produit cette histoire de pacte avec le diable suivie d'un dédoublement de personnalité qui fleure bon la littérature romantique allemande. Le cinéma de 1913 n'a jamais été meilleur que lorsqu'il regarde la littérature ou la civilisation dont il est issu. Cette année-là voit l'éclosion de films remarquables comme Sumerki zhenskoi dushi du russe Evgeny BauerIngeborg Holm du suédois Victor Sjöström et le superbe Germinal d'Albert Capellani. Le cinéma allemand a toujours très bien su se vendre à l'étranger en mettant l'accent sur ses points forts: l'introspection, le fantastique et plus tard l'expressionnisme. De nos jours, on considère toujours le cinéma muet allemand plus digne d'intérêt que le cinéma muet français. Il faut dire que les restaurateurs allemands ont toujours un temps d'avance sur les français. Ils diffusent leur travail régulièrement sur Arte et sur DVD avec le German Filmmuseum de Munich. Et en plus, ils réalisent un travail méticuleux et scientifique sur chaque film grâce à des archives bien plus fournies que les nôtres (comme par exemple les fiches de la censure). En outre, ils restaurent aussi les partitions musicales originales de leurs films grâce à de nombreux musiciens spécialistes en la matière - comme c'est le cas ici pour la partition (excellente) de Josef Weiss. Si on ajoute que leurs films ont fait l'objet de multiples publications universitaires et de commentaires, leur statut gagne immensément par rapport à tout autre film de la même époque qui n'a pas droit à un pareil traitement. Tout ce préliminaire n'est ici que pour remettre à sa juste place Der Student von Prag. Il a une place importante, certes. Mais, peut-être pas aussi importante qu'on voudrait bien nous le faire croire. Le Doppelgänger, ce double si cher aux romantiques allemands est ici amené par des double expositions certainement très bien réalisées, mais qui ne sont en aucun cas nouvelles en 1913. Jean Durand ou Albert Capellani les avaient utilisées bien avant ce film, et avec tout autant de virtuosité. L'utilisation des décors naturels, en particulier de la vieille ville de Prague, est une très belle réussite. Paul Wegener, encore jeune et mince, est un Balduin halluciné qui tente d'échapper à son double à travers la ville ou les forêts. Le rôle de l'étudiant a ensuite été tenu par des acteurs de la stature de Conrad Veidt en 1926 et d'Adolf Wohlbrück (c-a-d Anton Walbrook) en 1935, ce qui montre l'intérêt qu'il a suscité. Si les éclairages naturels sont superbes, ceux des intérieurs sont souvent uniformes et plats. Dans l'ensemble, ce film est un bel exemple du cinéma allemand des années 10 en termes de qualité d'interprétation et de cadrage. 

samedi 13 avril 2013

The Gay Deception 1935

Le Gai mensonge
Un film de William Wyler avec Frances Dee, Francis Lederer, Benita Hume et Alan Mowbray

Mirabel Miller (F. Dee) une petite secrétaire dans un coin perdu gagne soudain 5 000 dollars à la loterie. Au lieu de placer cet argent, elle décide de se donner du bon temps en visitant New York et en logeant dans un palace, le Waldorf Plaza, où elle rencontre Sandro (F. Lederer) un groom très entreprenant...

Cette comédie légère et sophistiquée est signée par un cinéaste que l'on n'attend pas dans ce genre : William Wyler. En effet, durant les premières années du parlant, il réalise des films rapides et légers comme Counsellor-at-law (1933) avec un John Barrymore étincelant. Dans The Gay Deception, Frances Dee brille de mille feux en petite secrétaire dont la vie est soudainement transformée grâce à un billet de loterie gagnant. L'histoire modernise la fable de Cendrillon. Mirabel quitte sans tambour ni trompette son boulot ennuyeux pour aller découvrir la capitale, dans un luxe inimaginable pour elle qui rêvait d'un petit chapeau à 19 dollars ! La voici devenue une cliente d'un palace que l'on traite avec déférence. Mais, son chemin croise celui d'un groom au comportement très insolent qui se permet de critiquer le dit-chapeau. Ce groom n'est autre qu'un prince incognito qui veut découvrir l'envers du décor dans ce palace. Le rôle est tenu par l'autrichien Franz Lederer (devenu Francis), le partenaire de Louise Brooks dans Die Büchse der Pandora (Loulou, 1929) de G.W. Pabst qui montre là un autre registre de son talent. Mirabel découvre que l'argent ne lui apporte pas immédiatement le bonheur qu'elle espérait jusqu'à ce qu'elle reçoive une invitation à un bal.  Frances Dee montre l'étendue de son talent dans cette comédie qui a tellement ravi son époux Joel McCrea qu'il la fit présenter à son producteur d'alors Samuel Goldwyn, espérant le convaincre d'embaucher Mrs McCrea. Pas de chance ! Goldwyn vit le film et embaucha le metteur en scène William Wyler. Une très jolie comédie qui mériterait d'être mieux connue.

vendredi 12 avril 2013

Blood Money 1933

Un film de Rowland Brown avec George Bancroft, Frances Dee et Judith Anderson

Bill Bailey (G. Bancroft) est un 'bailbondsman', c'est-à-dire qu'il prête de l'argent aux gangsters pour payer leurs cautions. Il tombe amoureux d'Elaine Talbart (F. Dee) qui est kleptomane et la fille d'un richissime homme d'affaire...

Le scénariste Rowland Brown n'a réalisé que trois films. Il fut ensuite mis sur la liste noire des réalisateurs à éviter suite à une rixe avec un producteur. Blood Money est son troisième opus qui, dans cette période heureuse du pre-code, lui permet d'explorer le monde interlope des gangsters et des politiciens corrompus. Le personnage central de Bailey (joué par George Bancroft qui avait joué  les gangsters dans plusieurs films de von Sternberg) est ici une sorte d'entremetteur entre le monde des voyous et celui de la bonne société qui est loin d'être sans reproches. Il empoche des profits juteux en recevant de l'argent de coquins divers tout en entretenant des relations louches avec les juges et les procureurs. Il suit plus le code de l'honneur des gangsters que celui des soi-disant gens honnêtes. Quant à Frances Dee,  c'est une fille à papa qui recherche la compagnie des gangsters avec délice. On devine chez elle un mélange de masochisme et de nymphomanie qui lui fait dire qu'elle rêve "d'être tenue en laisse" par un mauvais garçon ! La compagnie de Bill Bailey ne va pas être suffisante pour cette fille qui cherche à se mettre en danger en volant dans les magasins ou en suivant un gangster en fuite. Ce court film de 65 min se termine par une course poursuite haletante alors que Bailey s'apprête à taper dans une boule de billard chargée d'explosifs. Il faut aussi noter la présence de Judith Anderson dans ce qui fut son premier film en tenancière de boîte de nuit connectée avec la pègre. Rowland Brown brosse un portrait sans concession d'une société gangrénée par la corruption. La fin de la prohibition allait bientôt limiter les actions des voyous et des corrompus. Et l'arrivée du code de production allait lui aussi stopper la dénonciation de la corruption. Un film qu'il faut redécouvrir.

jeudi 4 avril 2013

Napoléon et Capellani (III)


Quelques nouvelles critiques du livre de Kevin Brownlow, Napoléon - Le grand classique d'Abel Gance, dont je suis la traductrice:

Sur le site DVDClassik par Jérémie de Albuquerque:

Pas besoin d’avoir vu Napoléon vu par Abel Gance pour lire cet ouvrage : chaque partie se dévore comme un bon roman d’aventures, porté par le style très fluide et la passion de Brownlow. Son récit commence par la découverte d’un fragment du film sur une vieille copie 9,5 mm, durant son adolescence. Subjugué par les images, il se lance dans une quête sans fin pour obtenir la version la plus complète. Cherchant à récupérer le plus de copies différentes possibles, il rencontre sur sa route moult obstacles, au premier rang desquels la Cinémathèque française : cette dernière lui mettra régulièrement des bâtons dans les roues mais lui offrira, souvent involontairement, certaines de ses plus grandes découvertes.

Et sur le site Forgotten Silver par Loic Guitton:

Des premières tentatives de « reconstructions » réalisées en amateur (à l’aide notamment de bobines dénichées au puces de Saint Ouen) jusqu’aux travaux minutieux opérés avec différentes cinémathèques internationales (et notamment les relations parfois conflictuelles avec un Henri Langlois au comportement jalousement « conservateur »), le livre se dévore telle une enquête historique d’un archéologue à la recherche du Graal. C’est également, en filigrane, un portrait intime et très touchant de Gance (en même temps que de Brownlow), dans lequel transparaît à chaque ligne le respect et l’admiration (sans flagornerie, puis l’ouvrage n’est pas tendre avec lui à plusieurs reprises) de l’auteur pour cette figure du 7ème art. ..Indispensable.

Quant à mon livre, Albert Capellani - Cinéaste du romanesque, j'ai été interviewée à son sujet par Jean-Max Méjean pour Le Nouvel Observateur:


À l’époque du tout numérique, du film d’action et des effets spéciaux à outrance, Christine Leteux se penche à son tour sur le cinéma muet et nous révèle une perle inconnue en France. En effet, qui a déjà entendu parler d’Albert Capellani au pays de la soi-disant cinéphilie? Même pas moi, c’est dire ! L’occasion de le (re)découvrir, grâce à ce joli livre d’historienne passionnante et une rétrospective à la Cinémathèque française, arrive à point nommé. En attendant une pluie de DVD et le cinéma dont Christine Leteux rêve pour nous montrer tous les films que ni la télé, ni l’industrie cinématographique ne diffusent. Alors que notre patrimoine muet regorge de chefs-d’œuvre.