vendredi 25 juin 2010

Maman Colibri 1929


Maria Jacobini
Un film de Julien Duvivier avec Maria Jacobini, Franz Lederer et Jean Dax

La baronne de Rysbergue (M. Jacobini) rencontre au cours d'un bal masqué Georges (F. Lederer) qui a l'âge de son fils aîné, et dont il est l'ami. Malheureuse en ménage, elle quitte son mari pour suivre Georges en Afrique du Nord où il est officier dans un régiment de spahis...
Cette adaptation d'une pièce d'Henry Bataille montre les outrages du temps. Sur un sujet rebattu - une femme d'un certain âge avec un jeune amant - le film ne réussit pas à convaincre. Alors que Hugo von Hofmannsthal a créé un chef d'oeuvre sur le même sujet avec son Rosenkavalier, ici, nous restons malheureusement dans les clichés du roman de gare. Le film débutait pourtant bien avec une scène de bal enjouée et virevoltante. Duvivier en profite pour insérer toute une série de gros plans suggestifs : bouteille de champagne dont le bouchon saute, jambes gainées de soie, main qui caresse un dos dénudé, etc. On ne pouvait suggérer mieux l'atmosphère de licence du lieu. Franz Lederer dans le rôle de l'amant reste un personnage falôt et sans consistance. Maria Jacobini donne à son rôle de femme mûre une certaine classe, mais, elle ne réussit pas à être réellement émouvante. Il faut dire que l'intrigue s'embourbe et que la suggestion du temps qui passe n'est montrée que par des longs plans de l'actrice observant ses rides dans un miroir. Le déplacement de l'intrigue en Afrique du Nord est le prétexte à de longues séquences sur les coutumes locales qui font penser à du remplissage. Il est dommage que la copie allemande présentée ait manqué à ce point de contraste car la cinématographie d'A. Thirard devait être bien plus belle qu'elle ne paraissait là.

Le Tourbillon de Paris 1928


Lil Dagover
Un Film de Julien Duvivier avec Lil Dagover, Léon Bary et Gaston Jacquet et René Lefèvre

Amiscia (L. Dagover) une cantatrice célèbre a fui Paris pour un petit village de haute montagne où elle vit retirée du monde. Son époux, Lord Abenston (G. Jacquet) vient l'y chercher pour la ramener dans sa propriété en Ecosse...

Ce film est une heureuse surprise dans la filmographie muette de Duvivier. Bien que le début du film laisse supposer un de ces drames mondains comme les affectionnaient le public de la fin des années 20, il se révèle bien plus intéressant que d'autres productions de l'époque. D'abord, la comédienne allemande Lil Dagover réussit à habiter son personnage de manière tout à fait convaincante. Elle nous transmet les émotions qu'elle ressent avec énormément de talent; après tout, elle avait déjà derrière elle un beau palmarès comme le rôle féminin principal dans Le Cabinet du Dr Caligari (1920). On sent une véritable actrice de l'écran contrairement à d'autres actrices françaises de l'époque souvent issues du théâtre. Le meilleur moment du film est celui où sur scène, Amiscia (L. Dagover) perd tous ses moyens, prise d'une crise de trac épouvantable, elle s'effondre sous les huées d'une cabale montée par un amant éconduit. Duvivier utilise à profusion les surimpressions et les fondus durant une bonne partie du film, mais, c'est durant cette scène qu'il réussit au mieux son pari. Prise dans un tourbillon, Amiscia est en train littéralement de se noyer avant de reprendre le dessus et de reconquérir le public. ce fut pour moi le moment le plus émouvant de tout le film. Comme dans Au Bonheur des Dames (1930), Duvivier utilise la caméra mobile avec beaucoup de bonheur et donne au film un mouvement et une ampleur bien venue. Une autre séquence illustre avec intelligence le chant de Lil Dagover qui interprête la belle mélodie de Fauré, Les Berceaux. Sur l'image apparaissent les vers de Sully-Prudhomme avec une illustration visuelle des mots: les grands vaisseaux qui s'éloignent laissant les femmes et leurs enfants derrière eux. J'ai été étonnée par cette séquence car Dimitri Kirsanoff a repris exactement les mêmes images pour illustrer la même mélodie pour son court-métrage Les Berceaux (1935) avec Ninon Vallin. Il a certainement pris l'idée chez Duvivier. La fin du film est assez convenue et on peut penser qu'il manque quelques scènes. La copie de la Cinémathèque était de très belle qualité. Une très bonne soirée.
Léon Bary & Lil Dagover

Etudes sur Paris 1928

Un documentaire d'André Sauvage
Nous partons pour une promenade dans le Paris des années 20 pendant 75 min. Et quelle promenade! Contrairement à Berlin: Die Sinfonie der Grosstadt (1927) de Ruttmann, le réalisateur ne cherche pas à rythmer cette promenade du matin au soir pour nous faire sentir le pouls de la ville. Ici, nous entrons dans Paris par le nord. A l'époque, il y a encore énormément d'usines aux portes de Paris. Nous arrivons doucement au centre ville par les canaux et la Seine. Les bords de l'eau à l'époque grouillent de vie: les lanvandières qui lavent le linge dans l'eau du fleuve, les péniches qui apportent le ravitaillement pour les citadins, les chemins de halage, les écluses où les bateaux sont tirés par des hommes ou des chevaux. Il y a aussi cet établissement de bains sur une barge qui offrent des 'bains chauds'! On voit bien sûr, le Paris des monuments: place de la Concorde, Opéra, Tour Eiffel. Mais, ce n'est pas le plus intéressant dans ce documentaire. J'ai été fascinée par les rues de l'époque et le petit peuple de Paris. Vers les abattoirs de Vaugirard, on voit des immenses charettes de paille qui vont vers le marché aux chevaux (où se trouve maintenant le marché aux livres anciens de la rue Brancion). Les portes de Paris sont encore des zones en friche, les fortifs ou encore des petits jardins ouvriers. Le film se termine au Jardin du Luxembourg qui n'a pratiquement pas changé: les promenades sur les ânes et les petits bateaux sur le bassin central sont toujours là. La circulation automobile est déjà incroyablement imposante. On voit encore quelques charettes tirées par des chevaux, mais pratiquement tous les véhicules sont motorisés. Le trafic arrive déjà à saturation avec en plus les tramways le long des grandes avenues et des boulevards. Si vous êtes parisien (ou pas!), c'est vraiment une ballade nostalgique fantastique dans le Paris des années folles.

Paris-Cinéma 1929

Pierre Chenal
Un documentaire de Pierre Chenal

En trente minutes, Pierre Chenal nous montre comment on fabrique un film de A à Z. Ce merveilleux documentaire commence dans l'usine Debrie (une des marques préférées de l'époque muette en France) où nous découvrons comment sont fabriquées les caméras. On découvre également le mécanisme d'avancement de la pellicule ainsi que le système des obturateurs. Puis lors d'une visite chez Pathé-Kodak, on voit la fabrication de la pellicule suivie du laboratoire où le négatif est développé et les copies sont tirées sur une tireuse. On découvre également les différents objectifs: zoom, lentille déformante, système de cache. Chenal visite également le génial Ladislas Starevitch qui réalise alors des films animés avec des marionnettes avec le système 'stop motion'. C'est absolument merveilleux de le voir photographier ses insectes avec une pince pour bouger les yeux et les pattes. Puis, nous allons dans les coulisses du studio rue Francoeur pour assister au tournage du Capitaine Fracasse d'A. Cavalcanti. On y voit les opérateurs montés sur des chariots à roulettes pour les travellings ou réalisant des plans avec la caméra mobile (qui a l'air particulièrement lourde!). ce formidable documentaire se termine à la Gare de Lyon où Augusto Genina tourne de nuit Quartier Latin. Une petite merveille!

L'Inhumaine 1923


Un film de Marcel L'Herbier avec Georgette Leblanc, Jaque Catelain et Philippe Hériat

La cantatrice Claire Lescot (G. Leblanc) fait des ravages dans les coeurs de nombreux hommes célèbres qui fréquentent ses soirèes. Parmi eux, Einar Norsen (J. Catelain) un jeune homme fou de vitesse qui ne supporte plus son désintérêt. Désespéré, il décide de se suicider en jetant sa voiture du haut d'un précipice. Il laisse un dernier message à Claire et part à tombeau ouvert...
Ce film légendaire de Marcel L'Herbier est une ode à l'Art Déco. Les décors sont certainement les acteurs principaux de ce film hyper-stylisé. Robert Mallet-Stevens et Fernand Léger ont oeuvré pour créer ces structures décoratives modernes et ouvragées. Dans le rôle de Claire Lescot, Georgette Leblanc semble jouer son propre rôle. Elle était dans la vie une cantatrice célèbre, la maîtresse de Maurice Maeterlink et la soeur de Maurice Leblanc. Elle a un physique assez proche de celui de Françoise Rosay, mais sans son talent d'actrice. Mais, les personnages du film ne sont guère que des archétypes manipulés par L'Herbier. Jaque Catelain, un jeune premier à la mode assez fade, est amoureux fou de Georgette Leblanc qui est également convoitée par un Maharadjah joué par Philippe Hériat. Mais, malgré ce scénario assez schématique, le film décolle grâce à la qualité du montage et l'habilité de L'Herbier pour rythmer les séquences. Le départ de Catelain à tombeau ouvert atteint son paroxysme avec les arbres qui défilent à toute allure et qui se déforment et la séquence est entrecoupée par la soirée de Leblanc où on lui tend le dernier billet de Catelain. De même, la séquence où Leblanc est mordue par un serpent posé par un Hériat fou de jalousie. La séquence est également rythmée d'une manière remarquable. La séquence finale où Leblanc revient à la vie dans le laboratoire de Catelain semble être le prototype du futur Metropolis (1927). Il faut aussi mentionner le superbe travail de Georges Specht (qui fut un grand collaborateur de Feuillade et Perret). Ce n'est pas mon L'Herbier préféré. Je préfère L'Argent (1929) et Feu Mathias Pascal (1925) qui ont des personnages bien plus intéressants, mais, j'ai passé un bon moment devant ce film qui aurait besoin d'une belle partition orchestrale.

Le Tournoi dans la Cité 1929


Un film de Jean Renoir avec Aldo Nadi, Jacky Monnier, Suzanne Desprès

En 1565, François de Baynes (A. Nadi), un chef protestant convoite la belle Isabelle Ginori (J. Monnier) qui est promise à un seigneur catholique, Henri de Rogier (Enrique Rivero). François se bat en duel avec le frère d'Isabelle qu'il tue bien que les duels aient été interdits par décret de Catherine de Médicis...

Cette belle reconstitution historique de Jean Renoir a été produite par La Société des Films Historiques qui a produit également les deux grands films de Raymond Bernard, Le Miracle des Loups (1924) et Le Joueur d'Echecs (1927) avec le même scénariste Henry Dupuy-Mazuel. Le film a été tourné à Carcassones comme l'ont été Le Miracle des Loups et La Merveilleuse Vie de Jeanne d'Arc (1928). Renoir semble avoir eu un budget conséquent à sa disposition avec des costumes absolument somptueux. Un certain Aldo Nadi joue le rôle principal de François de Baynes, un seigneur paillard qui aime les femmes, le vin et la ripaille. C'est un homme violent qui ne s'arrêtera devant rien pour assouvir son désir. Aldo Nadi n'était pas un acteur, mais un champion d'escrime et c'est certainement une très bonne idée de l'avoir choisi pour ce rôle dont il se sort admirablement. Le premier duel sur les remparts de Carcassone est extrêmement efficace avec des angles de caméra qui nous font participer au combat. Le film se clôt sur un duel à mort (un jugement de Dieu) entre François de Baynes et Henri de Rogier lors d'un tournoi. Mais pour ce qui est de l'intrigue du film, elle reste assez limitée. Et entre les deux grandes scènes d'action, il ne se passe presque rien. Contrairement au Miracle des Loups qui a un scénario riche en intrigues amoureuses et politiques, ici le conflit se résume au duel entre les deux prétendants d'Isabelle. On ne peut qu'admirer la beauté des éclairages et des costumes dans les scènes d'intérieur. Ce qui, à mon sens, rend le film particulièrement intéressant c'est son personnage principal qui est un anti-héros. Aldo Nadi est violent, mais courageux et c'est lui qui concentre les regards plus que le pâle Enrique Rivero, en chevalier blanc. Il est difficile de reconnaître la patte de Renoir dans ce grand film historique et il aurait certainement pu être dirigé par un autre réalisateur. Mais, il montre un soucis d'authenticité remarquable avec les armures, les chevaux carapaçonnés et les combats à la lance. La copie de la Cinémathèque était en général bien contrastée avec une belle finesse de grain sauf dans les gros plans en soft-focus qui étaient décidément bien flous.

vendredi 18 juin 2010

Vendémiaire 1918



Un film de Louis Feuillade avec René Cresté, Edouard Mathé, Louis Lebas et Gaston Michel

Sur un bateau qui descend le Rhône, un réformé Pierre Bertin (René Cresté) rencontre Le père Larcher (G. Michel) et sa famille, des réfugiés du nord de la France qui fuient l'occupation allemande. Ils partent tous pour le bas Languedoc pour participer aux vendanges. Deux espions allemands (L. Lebas et M. Caméré) assassinent deux réfugiés belges en route pour la vendange et usurpent leurs identités...

Avec ce film, Feuillade fait oeuvre de propagande alors que la première guerre mondiale est proche de sa fin. Plutôt que de nous offrir une vision du champ de bataille, il nous montre la vie de ceux qui sont restés à l'arrière comme le fait d'ailleurs Abel Gance dans J'accuse (1919). Mais, contrairement au film de Gance, Feuillade offre un film patriotique avec son lot de propagande anti-allemande. Un des deux espions allemands est d'ailleurs interprété par Louis Lebas qui se faisait une spécialité des personnages de criminels dans les films de Feuillade (Les Vampires) et de Perret (L'enfant de Paris). Les bases sont claires : il faut faire un dernier effort pour bouter l'ennemi hors de France en se serrant les coudes face à un envahisseur criminel et vicieux. Mais, le film n'est pas seulement une oeuvre de propagande datée, c'est une ode à la nature avec un souci de réalisme proche d'André Antoine. Le début du film se déroule sur une péniche sur le Rhône que nous descendons nonchalament comme les bateliers de L'Hirondelle et la Mésange. Puis, nous suivons la vendange dans l'Hérault, la région natale de Feuillade. Une camaraderie s'installe entre les vendangeurs et le propriétaire du domaine, la Capitaine de Castelviel (E. Mathé) qui a perdu la vue dans les tranchées. On embauche même une gitane (ou 'caraque' dans la patois local) car son époux est mort au front. Les deux espions s'infiltrent dans le groupe et Wilfrid (Louis Lebas) va utiliser la suspicion envers la gitane pour lui faire porter le poids de son larcin (le vol de la paie des vendangeurs). Feuillade utilise là un symbolisme puissant en montrant que Wilfrid, sans scrupule ni morale, a utilisé les gaz de combats. Il le fait mourir après avoir inhalé les gaz toxiques produits par la fermentation du raisin. (Il est d'ailleurs frappant que dans Les Vampires, tourné dans les premières années de la guerre, on observe également ce recours aux gaz toxiques pour endormir les participants d'une fête pour leur dérober argent et bijoux.) Pour contrebalancer ce personnage allemand (que les intertitres appellent 'boche' selon l'expression typique de l'époque), le complice Fritz, lui se contente de suivre et de se taire en se faisant passer pour muet. Il joue néanmoins au violon Standchen (sérénade) de Franz Schubert lors d'une scène pastorale où les vendangeurs se reposent près d'une rivière en songeant au passé. Dans la deuxième partie du film, on s'intéresse à Louise (la fille aînée du père Larcher, un des vendangeurs) qui vit en zone occupée à Maubeuge, près la frontière Belge. Elle doit accueillir des soldats allemands qui sont cantonnés chez elle. Son mari qui s'est évadé, vient lui rendre visite secrètement. Quant elle accouche plus tard d'un enfant, tous les villageois la croient qu'elle a couché avec l'ennemi. Le film finalement touche à tous les aspects de la guerre: la population occupée, le sort des femmes, les blessés de guerre, et le désir ardent du retour à la paix . Le film se termine d'ailleurs sur une note optimiste où tous trinquent avec le vin nouveau qui annonce des lendemains meilleurs. Un Feuillade vraiment passionnant.

Sandra Milowanoff (1892-1957)

Cette actrice russe qui est maintenant injustement oubliée a été une des actrices préférées du public français dans les années 20. En terme de popularité, elle arrivait juste derrière Mary Pickford. Contrairement à Ivan Mosjoukine, elle n'est pas arrivée en France avec les acteurs de la Compagnie Ermolieff. Née Alexandra Milowanoff à St. Petersbourg le 23 juin 1892, elle est danseuse de formation. Après avoir fait partie de troupe d'Anna Pavlova, elle rejoint celle de Diaghilev dans les Ballets Russes. Et c'est en tant que ballerine qu'elle arrive à Monte-Carlo au début des années 20. Elle n'a encore jamais joué devant une caméra. Etant sans travail, une amie lui suggère d'aller faire un bout d'essai pour Louis Feuillade qui est à la recherche de nouveaux visages pour son prochain sérial. Pour son bout d'essai, on lui demande d'ouvrir une lettre et d'exprimer successiment les émotions ressenties. Son inexpérience la sert ainsi que sa formation de danseuse. Quinze jours après, Feuillade l'embauche en lui donnant l'un des rôles principaux dans Les Deux Gamines (1921). Ce film sera l'un des plus gros succès financier de la Gaumont. Elle enchaîne avec trois autres sérials de Feuillade: L'Orpheline, Parisette et Le Fils du Flibustier.
Puis, début 1923, elle rencontre un autre metteur en scène qui va lui faire tourner son premier long métrage (au lieu de sérials). C'est Jacques de Baroncelli, qui à l'époque produit lui-même ses films. Elle devient Soeur Beatrix dans La Légende de Soeur Beatrix (1923). Cette adaptation de l'oeuvre de Charles Nodier est illuminée par sa présence fragile et chaleureuse. Beatrix est humiliée et trompée par l'homme qu'elle aimait. Elle devient une épave de la vie avant de retrouver le chemin du couvent où elle trouvera le réconfort de l'âme. Ce qui pourrait être un simple mélo larmoyant devient un livre d'images moyen-âgeuses subtilement enluminées. Sandra traverse les épreuves sans jamais tomber dans la fadeur ni le sentimentalisme. Contrairement à de nombreuses actrices françaises issues du théâtre, son jeu est épuré et naturel. Sa formation chez Feuillade, au sein de la Gaumont fut certainement la meilleure possible à l'époque. Baroncelli en fait une de ses interpètes favorites et elle tourne successivement Nène (1923), La Flambée des rêves (1924) et Pêcheur d'Islande (1924). Ce merveilleux film lui donne comme partenaire Charles Vanel. Ils forment à l'écran un couple qui n'a rien de traditionnel. Lui le pêcheur trapu et taiseux qui n'a pas la larme facile, elle habillée dans son costume breton -qu'elle semble avoir toujours porté- essayant de dissimuler le chagrin qui l'etreint lors de son départ. Il y a toujours chez elle ce rire à travers les larmes qui rappelle son origine russe. Et Vanel, si souvent confiné dans des rôles de traitre, trouve à ses côtés une nouvelle sensibilité que l'on ne lui soupçonnait pas.

En cette même année 1924, elle apparaît dans Jocaste de Gaston Ravel. Cette adaptation d'Anatole France a de nombreux défauts de construction. Mais, elle rayonne dans le rôle de la jeune fille mal mariée à un Gabriel Signoret tatillon. La scène finale est inoubliable. Torturée par le repentir, elle se rend dans un établissement de bain pour se pendre telle Jocaste. En 1925, elle va tourner ce qui sont peut-être ses plus grands rôles: Fantine et Cosette dans Les Misérables (1925) d'Henri Fescourt. Sa Fantine est bouleversante lorsqu'elle décide de se prostituer pour la première fois pour nourrir la petite Cosette. Elle sort dans la rue, apeurée avant de finalement suivre un client résignée. Il n'y a rien de larmoyant dans son incarnation. Elle bouge avec grâce -son travail de ballerine n'a pas été en vain- et son visage reflète ses émotions comme celui d'une Lillian Gish.

Elle va aussi tourner deux films avec René Clair (dont elle a été la partenaire auparavant chez Feuillade). Dans Le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), elle est la douce fiancée de Georges Vautier, un rôle sans grande envergure et dans La Proie du Vent (1927), une production Albatros, elle est à nouveau avec Charles Vanel. C'est d'ailleurs ce dernier qui va la diriger dans son dernier film muet, Dans La Nuit (1929). Vanel la suit pas à pas dans cette noce échevelée où il magnifie son visage triangulaire expressif. Elle est à l'écran pratiquement pour toute la durée du film et on sent une intense complicité entre les deux acteurs. Ce film qui annonce le réalisme poétique par bien des aspects est un beau chant du cygne pour cette actrice dont la carrière tournera court suite à l'arrivée du parlant. Comme Mosjoukine, son accent russe lui ferme les portes. Elle ne fera plus que de toutes petites apparitions à l'écran (comme dans Le Comédien (1948) de Guitry où elle joue une servante russe). Elle gagnera sa vie en retournant à ses premières amours ; elle enseignera la danse.
L'apport des acteurs russes au cinéma français dans les années 20 est décisif. Ils apportent une sensibilité différente, un jeu à la fois dépouillé et passionné ainsi qu'une grâce tangible. Milowanoff est encore plus oubliée que Mosjoukine et pourtant son apport au cinéma français est loin d'être négligeable. Elle est a quand même à son palmarès: Feuillade, Fescourt, Baroncelli, Clair et Epstein. Espérons que certains de ses films trouveront le chemin du DVD après tant d'années d'obscurité.