samedi 10 mars 2018

Continental Films - Cinéma français sous contrôle allemand (XII)

Nouvelle critique publiée dans La Septième Obsession N°15 de mars-avril 2018:
Et dans le journal suisse Bilan:
"Continental Films". Quand les Allemands produisent à Paris en 1940 

L'histoire du cinéma n'en finit pas de se refaire. D'abord, les choix esthétiques changent. Les spectateurs d'aujourd'hui n'aiment souvent plus les films appréciés par leurs parents ou grands-parents. Le vieillissement de certains titres constitue un fait subjectif, mais réel. Un lent travail d'archives permet par ailleurs de mieux comprendre les conditions de création et de diffusion. Une scientifique comme Christine Leteux a ainsi su cerner la carrière de deux réalisateurs importants sur lesquels ont savait peu de chose. Elle a parlé d'Albert Capellani, actif dans les années 1910 à Paris puis à Hollywood, puis de Maurice Tourneur, créatif lui aussi des deux côtés de «la grande mare» de 1912 à 1948. Deux biographies qui ont fait date, même s'il s'agit de publications confidentielles. Je vous avais parlé en son temps du Tourneur. 
Christine Leteux revient aujourd'hui avec un sujet plus populaire, dans le mesure où il reste polémique. A nouveau édité par la Tour Verte, «Continental Films» retrace la vie d'une société de production créée par les Allemands à Paris sous l'Occupation. Il s'agissait alors de donner aux Français des films de divertissement, si possible de qualité. La Continental échappait à la censure nationale. En allait-il de même avec une propagande nazie, surtout diffuse? Deux titres ont posé des problèmes à la Libération. Il s'agit de «Les inconnus dans la maison» d'Henri Decoin (1942) où le jeune assassin est Juif, et de «Le Corbeau» de Georges-Henri Clouzot (1943). Le cinéaste y faiit le portrait au vitriol d'une petite ville bouleversée par des lettres anonymes. Une réalité que connaissait pourtant bien le pays en ces années peu glorieuses.
Une collaboration ancienne
Comme le rappelle en préambule l'historienne, la collaboration (au sens propre) franco-allemande formait une réalité depuis les années 1920. Face à une France désorganisée, où les grandes sociétés comme Pathé ou Gaumont étaient en veilleuse, Berlin offrait les plus grands studios d'Europe, dirigés à l'américaine. Le muet était par définition international. Au début du parlant, il y avait eu des versions multiples. Des acteurs français jouaient, dans les mêmes décors et pour la même équipe technique, après leurs collègues germanophones. Etait enfin venu, dès 1935, le temps des productions françaises tournées à Berlin. «L'héritier des Mondésir» avec Fernandel avait été la dernière d'entre elles au printemps 1939. 
Il n'est donc pas étonnant qu'en 1940 les Allemands, installés à Paris désirent faire redémarrer à leur profit en automne une production interrompue en mai. La Continental peut ainsi naître sous la direction du mystérieux Alfred Greven. Celui-ci veut les meilleurs réalisateurs et les acteurs les plus célèbres. Ceux qui n'ont pas émigré aux USA sont au chômage. Il obtient du coup Christian-Jacque, Henri Decoin, Maurice Tourneur, Marcel Carné (qui ne s'exécutera jamais), Danielle Darrieux, Edwige Feuillère ou Pierre Fresnay. Il faut parfois exercer des chantages. Travailler avec lui fait peur. Les cinéastes sont du coup aussi des nouveaux-venus prometteurs comme André Cayatte ou Clouzot.
Pressions et défections
Après des débuts brillants, alors que l'atmosphère s'assombrit toujours davantage, les défections se multiplient. Les gens sous contrat s'en vont par principe, ou pour rejoindre la production privée. La Continental paie mal et les rythmes de tournage se révèlent effrayants. Sur les 220 films réalisés sous l'Occupation, elle n'en sort du reste que 30. Dès 1943, la machine tourne avant tout grâce aux efforts de deux hommes sur lesquels toutes les pressions peuvent s'exercer. Tourneur a un passeport américain échu, tout comme sa compagne un temps emprisonnée. Richard Pottier, qui porte le nom de son épouse, est un Autrichien naturalisé Français. Il s'agit d'un sujet allemand aux yeux des nazis depuis l'Anschluss de 1938. Mais il a fait la guerre du côté français en 1939-40... 
En dépit d'un climat souvent qualifié dans le livre de «délétère», les tournages se poursuivent jusqu'au printemps 1944. «Cécile est morte» de Tourneur d'après Simenon, «La vie de plaisir» d'Albert Valentin réussissent à rester in extremis de bons films. Il faut faire illusion, alors que la France est prise entre collaboration, simple survie et résistance. Christine Leteux consacre ainsi un chapitre au fameux voyage des acteurs parisiens en Allemagne de mars 1942 (1). Là aussi, l'historienne remet les choses à leur place. L'affaire a été déformée par une lecture sensationnaliste, puis moutonnière. Les comédiens ont été poussés à accepter. Danielle Darrieux, pour prendre un seul cas, a deux frères menacés de Service de Travail Obligatoire en Allemagne. Son fiancé, un diplomate devenu ennemi, est emprisonné outre-Rhin. Elle pose ses conditions. En plus, si elle accomplit le voyage aller, elle reviendra en France par ses propres moyens.
Un travail de synthèse
Il y a comme cela bien des révélations dans ce gros ouvrage. Elles modifient preuves en main tout ce qui se répétait depuis un demi siècle. Il suffisait pourtant de lire (notamment) les milliers de pages produites à la Libération par les Comités d'épuration. Il se trouve là d'innombrables témoignages. Christine Leteux en a tiré la «substantifique moelle», comme dit Rabelais. Un travail de synthèse que salue la longue préface de Bertrand Tavernier. «Cela faisait des années que j'attendais un tel livre, qui bouscule des croyances, des préjugés, décape certaines fables et fait émerger la face cachée d'un iceberg, tout un pan d'une Histoire dont on croyait connaître les grandes lignes.» Quand le cinéaste a tourné en 2002 «Laisser-passer», qui se passe précisément à la Continental, il ne savait presque rien de tout cela. Il avait dû se contenter de faire d'Alfred Greven un personnage de cinéma.
(1) Il y en a un autre de plasticiens et un troisième d'écrivains.
Etienne Dumont

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