mardi 12 juin 2012

Sången om den eldröda blomman 1918

Le Chant de la fleur écarlate
Un film de Mauritz Stiller avec Lars Hanson, Edith Erastoff, Lillebil Ibsen et Nils Lundell

Olof Koskela (L. Hanson), le fils d'un riche fermier flirte inconsidérément avec toutes les filles du village. Suite à une violente altercation avec son père, il quitte son village. Devenu simple bûcheron, il rencontre Kyllikki (E. Erastoff) et entreprend de la séduire...

Cette saga suèdoise du grand Mauritz Stiller est adaptée d'un roman du finlandais Johannes Linnankoski. Comme la plupart des oeuvres de Stiller, nous sommes face à un de ces 'bildungsromans', un roman d'apprentissage comme le nomme les allemands. Olof Koskela devra tout perdre, quitter sa famille, aller jusqu'au fond de lui-même avant de pouvoir refaire surface et affronter la réalité. Dans Gunnar Hedes Saga (Le vieux manoir, 1923) de Stiller où le héros doit affronter un troupeau de rennes dans le grand nord, Olof doit prouver sa bravoure en chevauchant un rondin emporté par les rapides. Comme toujours dans les films suèdois de cette époque, l'utilisation des décors naturels est un élément central de l'intrigue. Le héros est intégré à son environnement, généralement hostile. Et il doit surmonter ces éléments pour trouver enfin la paix de l'âme. Stiller travaille toujours avec le génial Henrik Jaenzon derrière la caméra et celui-ci donne aux vastes et majestueux paysages suèdois un lyrisme et une beauté à couper le souffle. Dans le rôle principal, Lars Hanson montre l'étendu de son talent. D'abord un jeune homme insouciant et égoïste, il va sombre peu à peu  dans l'enfer de la ville. Dans un bouge, il se regarde dans un miroir et découvre son double: un homme au visage ravagé. Evitant l'emphase, il offre un personnage naturel et charismatique. La séquence la plus spectaculaire nous montre la descente des rapides d'Olof juché sur un tronc d'arbre instable avec une perche pour la faire avancer telle une pagaie. Cette séquence hallucinante a été réalisée sans trucage et tient en haleine le spectateur. Stiller est à l'époque à la fois un maître de la comédie avec les merveilleux Thomas Graals bästa film (1917) et Thomas Graals bästa barn (1918) et du drame avec son chef d'oeuvre absolu Herr Arnes pengar (Le trésor d'Arne, 1919) qui suivra immédiatement ce film. Il combine une direction d'acteur hors pair et un sens visuel hors du commun. Lors de la première du film, on avait commandé au compositeur finlandais Armas Järnefelt une partition symphonique originale. On peut en entendre un extrait dans le documentaire Cinema Europe (1996). On ne peut qu'espérer que cette petite merveille du cinéma suédois des années 10 trouvera le chemin d'une édition DVD avec cette partition originale.

dimanche 3 juin 2012

Les Nouveaux Messieurs 1928 (II)

Suzanne Verrier (Gaby Morlay) et Jacques Gaillac (Albert Préjean)
Suzanne et le Comte de Montoire-Granpré (H. Roussell)
Le dernier film de Jacques Feyder avant son départ pour l'Amérique a enfin fait l'objet d'une diffusion à la télévision avec une partition musicale d'Antonio Coppola. J'avais déjà précédemment évoqué ce film en 2010, mais c'est la première fois que je peux le voir avec de la musique. Cette excellente comédie a extrêmement bien vieillie, gardant une résonnance tout à fait contemporaine dans sa description des moeurs parlementaires, même s'il s'agit ici de la Troisième République. Feyder réussit à nous décrire la société des années 20 avec ses aristocrates et de l'autre les travailleurs syndiqués qui sont en grève pour de meilleurs salaires. Mais, il ne tombe aucunement dans la caricature et renvoie dos à dos les partis politiques de droite et de gauche qui valsent rapidement dans des ministères à siège éjectable. Jacques Feyder a embauché pour le principal rôle masculin Albert Préjean, un ancien cascadeur, après bien des hésitations. Préjean raconte dans ses mémoires (qui ne sont disponibles bizarrement qu'en anglais) qu'il a dû batailler ferme pour obtenir le rôle. Feyder lui dit d'abord qu'il veut un acteur, pas un acrobate. Puis, il lui demande de perdre 5 kilos en une semaine! Après un régime draconien, il arrive au studio pour un bout d'essai qui le met en transes. Il doit embrasser passionnément Gaby Morlay et n'y arrive pas. On se demande pourquoi Feyder avait de telles réticences à son égard car le rôle de l'électricien leader syndical lui va comme un gant. Il est d'ailleurs étonnant de voir son personnage qui annonce les futurs films de Gabin à une époque où la masculinité dans le cinéma français est bien différente. Face aux Jaque-Catelain ou autre André Roanne, Préjean est le prolétaire charmeur et viril. C'est probablement son origine de casse-cou qui font qu'il a un jeu naturel et dépouillé. Face à lui, Gaby Morlay est absolument délicieuse en danseuse entretenue. Elle éclate de rire avec naturel et plonge dans les eaux de la Seine avec délice. Son jeu est également moderne et dépouillé d'artifices et on croit très facilement au couple qu'elle forme avec Préjean. Le rôle de l'aristocrate est tenu par un grand nom de la mise en scène muette Henry-Roussell. Il est maintenant pratiquement totalement oublié alors qu'il a réalisé d'excellents films dans les années 20 comme L'île enchantée (1926) ou La terre promise (1924). En tant qu'acteur, il fait montre de beaucoup de classe et d'humour. Il donne à son personnage une noblesse certaine, mais sans être pompeux. Son jeu est subtil, tel dans cette scène où il tente de signaler habilement à son rival (A. Préjean) que sa bouche est maculée de rouge à lèvres. Cette fine étude de moeurs a subi les foudres de la censure lors de sa sortie. Il fut interdit pendant plusieurs mois pour anti-parlementarisme. En effet, une scène -fort anodine- avait enflammé les censeurs: un vieux député s'endormait à l'assemblée nationale et il rêvait que de jolies ballerines de l'opéra envahissait les travées et le perchoir. Heureusement, Françoise Rosay (Mme Feyder à la ville) réussit à débloquer la situation grâce l'intervention de Mary Marquet qui connaissait du monde dans les ministères. En tout cas, ce film annonce déjà certains films des années 30 avec sa vision d'un Paris populaire. Cette nouvelle copie tirée en 2011 quasiment identique à la précédente restauration de 1990. L'image est par moment 'assez soft'. Quant à a nouvelle partition d'Antonio Coppola pour octuor, elle suit intelligemment l'action du film (ce qui est plus rare qu'on ne le croit!), même si les thèmes musicaux sont parfois répétitifs. Au total, un petit chef d'oeuvre d'humour qui sortira bientôt aux USA en DVD. Et peut-être en France ?

dimanche 27 mai 2012

The Truth About Youth 1930

Un film de William A. Seiter avec Loretta Young, David Manners, Conway Tearle et Myrna Loy

Richard Carewe (C. Tearle) attend avec impatience l'arrivée de Richard Dane (D. Manners) qui est son pupille qu'il a élevé comme son fils. Il espère que celui-ci épousera Phyllis (L. Young), la fille de sa gouvernante. Mais,  le jeune Richard poursuit la troublante Kara (M. Loy), une chanteuse de music-hall...

Cette petite production First National a un casting absolument épatant avec deux jeunes premières qui n'ont pas encore obtenus leurs galons de vedette. Loretta Young, qui n'a que 17 ans, est la jeune ingénue face à Myrna Loy qui n'est pas encore la parfaite épouse MGM, mais une dangereuse vamp. Du côté masculin, on reconnait une ancienne star du muet, Conway Tearle qui avait été le partenaire de Mary Pickford dans Stella Maris (1918, M. Neilan) ou de Norma Talmadge dans Ashes of Vengeance (1923, F. Lloyd). Il est maitenant vieillissant et fait face à la nouvelle génération d'acteurs tel que le canadien David Manners. Ce film sent malheureusement son origine théâtrale avec une série de monologues bien peu attrayants au début du film. Mais, grâce aux deux dames qui tiennent les rôles-types qu'on leur confiait à l'époque: l'ingénue pour Young et la vamp calculatrice pour Loy, on regarde avec amusement ce film qui est dirigé avec une certaine platitude par William A. Seiter qui avait fait bien mieux durant la période muette, voir Skinner's Dress Suit (1926). Pourtant, le scénario avait des possibilités en particulier avec le personnage de Young qui semblait destinée à tomber dans les bras de Manners après son erreur d'aiguillage dans la direction de la croqueuse d'hommes jouée par Myrna Loy. En fait, on réalise rapidement qu'elle ne s'intéresse guère à Manners, mais a le béguin pour le grisonnant Conway Tearle. La confrontation entre les deux femmes fait partie des meilleurs moments du film, surtout lorsque Loy fait remarquer à Young qu'elle a elle aussi des 'courbes dangereuses'. Il faut noter que cette même année Loy et Young était également à l'affiche d'une excellente comédie (bien supérieure à ce petit opus de Seiter) The Devil To Pay! (1930, G. Fitzmaurice) qui mériterait d'être en DVD.

dimanche 13 mai 2012

The Red Lantern 1919

Alla Nazimova, Edith Wherry et Albert Capellani
La Lanterne rouge
Un film d'Albert Capellani avec Alla Nazimova, Noah Beery et Frank Currier

Vers 1900, à Pékin, Mahlee (A. Nazimova) une eurasienne se retrouve seule suite à la mort de sa grand-mère. Etant rejetée par sa communauté, elle trouve refuge au sein d'une mission américaine où elle se convertie au christianisme. Elle réalise bientôt qu'elle ne sera jamais membre de leur communauté à part entière...

En 1919, le réalisateur français Albert Capellani est déjà aux Etats-Unis depuis 4 ans. Il travaille avec la grande actrice russe Alla Nazimova sur plusieurs films qu'elle produit elle-même. Nazimova est une super star du théâtre qui se fait un nom à l'écran dans des rôles très divers. Le film est une adaptation d'un roman de Edith Wherry (voir photo ci-dessus). Nazimova joue un double-rôle : elle est à la fois Mahlee, l'eurasienne qui n'arrive pas à trouver sa place dans la société raciste de l'époque et Blanche, la fille du riche Sir Philip Sackville (F. Currier). Le film offre une débauche de décors incroyablement somptueux qui recréent un Pékin de studio plus vrai que nature. Et Nazimova porte des costumes qui ne dépareraient pas dans un film de Cecil B. DeMille. Elle revêt un costume constellé de brillants, de perles et de plumes de paon pour figurer la déesse de la Lanterne Rouge et inciter le peuple de Pékin à se révolter contre les missions étrangères. Nous sommes en pleine révolte des Boxers et Mahlee choisit finalement leur camp en réalisant qu'elle n'aura jamais sa place chez les chrétiens. Le fourbe Dr. Sam Wang (Noah Beery encore une fois dans un rôle de méchant) la pousse à le suivre dans sa croisade contre les chrétiens qui lui ont permis d'être éduqué, mais ne lui permettent pas de faire partie de leur monde. Mahlee est perdue dans un dilemne épouvantable : elle n'est pas considérée comme suffisamment chinoise avec ses longs pieds (qui n'ont jamais été bandés) et elle restera toujours une femme d'une autre race pour les européens. Amoureuse d'un jeune homme blanc, elle comprend que cet amour est sans espoir. Si le film reflète les préjugés racistes coloniaux de l'époque, il offre malgré tout un personnage plus complexe qu'il n'y paraît à Nazimova. Elle subit les préjugés des chinois et des européens qui rejettent les métis. Et on comprend facilement pourquoi elle décide d'aider les Boxers plutôt que de se résigner à son sort. Le film cite cette célèbre phrase de Kipling: "L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident et jamais ils ne se rencontreront." qui résume le crédo des occidentaux de l'époque. Nazimova endosse son personnage avec un immense talent. Elle utilise son corps de danseuse brillamment et son visage expressif a une réelle magie à l'écran. Le film montre aussi l'évolution d'Albert Capellani, du brillant pionnier du début des années 10 chez Pathé à cette fin des années 10 qui inaugurent le star-système. J'espère pouvoir un jour voir d'autres films américains de Capellani. Cette Red Lantern montre qu'il n'avait rien perdu de son talent.

dimanche 6 mai 2012

Die Frau, nach der man sich sehnt 1929

La femme que l'on désire
Un film de Kurt Bernhardt avec Marlene Dietrich, Uno Henning et Fritz Kortner

Henry Leblanc (U. Henning) part en voyage de noces avec sa jeune épouse. Dans le train qui les emmène vers Lausanne, il rencontre la troublante Sacha (M. Dietrich). Oubliant tout, il quitte le train pour la suivre...

Ce mélodrame muet de Kurt Bernhardt met superbement en valeur la Marlene Dietrich pré-Sternbergienne. Si elle est vraiment mal employée dans Das Schiff der verlorenen Menschen (1929, M. Tourneur), elle est ici resplendissante sous la caméra de Kurt Courant. Elle évoque sa contemporaine Greta Garbo qui tourne à la même époque The Kiss (1929, J. Feyder). On se demande d'ailleurs si le film et la star allemande ne sont pas modelés plus ou moins sur la star suédoise du cinéma américain. Le scénario contient des recettes éprouvées avec une troublante femme fatale qui voyage en compagnie d'un nommé Karoff (F. Kortner) qui la rudoie. Elle apparaît soudain derrière une vitre couverte de givre sous les yeux éblouis d'un jeune marié (le suédois Uno Henning qui faisait une carrière internationale) qui est hypnotisé par cette sirène. On repense à nouveau à un film de la Divine Garbo où elle apparaît dans un nuage de vapeur face à un John Gilbert éperdu dans Flesh and The Devil (1927, C. Brown). Dans ce film, on sent réellement le potentiel de cette actrice grâce à sa photogénie et à l'excellente direction d'acteurs de Kurt Bernhardt (qui deviendra à Hollywood Curtis Bernhardt). La caméra est en mouvement et effleure le visage superbe de Dietrich avant qu'elle ne devienne cette icône inaccessible. Un très joli film superbement restauré avec une belle partition orchestrale. 

dimanche 22 avril 2012

La Femme nue 1926

Un film de Léonce Perret avec Louise Lagrange, Ivan Petrovitch, Nita Naldi et Maurice de Canonge

Lolette (L. Lagrange) est modèle du peintre Rouchard (M. de Canonge) qui souhaite l'épouser. Mais, elle ne s'intéresse pas à lui et tombe amoureuse de Pierre Bernier (I. Petrovitch), un peintre sans le sou...

Ce long métrage de Léonce Perret est une adaptation d'une pièce d'Henry Bataille, un auteur en vogue au début du siècle. Les pièces de cet auteur sont maintenant passablement poussièreuse, mais l'adaptation qu'en tire Perret a suffisamment de charme et de vivacité pour retenir notre attention de spectateur. Les situations stéréotypées sont compensées par la beauté des extérieurs et par la qualité des interprètes principaux, en premier lieu, Louise Lagrange. Dans le rôle de Lolette, la jeune fille délurée de Montmartre qui se sacrifie pour son seul amour, elle pétille et apporte une fraîcheur bienvenue dans le film de Perret. Elle est jeune, mince et vive comme pourrait l'être les 'flappers' des films américains contemporains. Et, c'est bien rare dans le cinéma des années 20 où règnent un certain nombre de divas des planches comme Huguette Duflos. Perret nous promène d'abord dans le Montparnasse des années 20 avec ses cafés aux immenses terrasses où se retrouvent les rapins et les artistes. Puis, nous nous retrouvons à Montmartre où Pierre habite sous les toits face au Sacré-Coeur. La rencontre des jeunes gens et leur premier baiser sont amenés avec tout ce qu'il faut de charme par le grand Léonce. Il utilise toujours les contre-jours picturaux avec sa virtuosité habituelle. Certes, le film ne contient aucun mouvement de caméra 'moderne', mais la direction d'acteur est excellente. Le serbe Ivan Petrovitch, qui apparaissait dans les films de Rex Ingram à la même époque (comme The Magician), est ici tout à fait convaincant en peintre que la célébrité a rendu égoïste et aveugle. Pour jouer la vamp de service, Perret a importé des Etats-Unis, la plantureuse Nita Naldi -qui avait déjà vampé Valentino dans Cobra (1925). Couverte de fourrure et de diamants, elle offre un contraste saisissant avec la frêle et innocente Louise Lagrande. Le personnage est un cliché, mais on est prêt à l'accepter grace à la mise en scène de Perret. Voilà un bon film de Perret des années 20 qui a mieux veilli que son interminable Koenigsmark (1923).

mercredi 28 mars 2012

Carmen 1926


Un film de Jacques Feyder avec Raquel Meller, Louis Lerch, Gaston Modot et Victor Vina

Don José (L. Lerch) a tué un homme par accident. Il quitte son village natal de Navarre pour Séville où il s'engage dans les dragons. Il rencontre la gitane Carmen (R. Meller) qu'il doit arrêter après une dispute dans la fabrique de cigares où elle travaille...

J'avais vu ce film de Jacques Feyder il y a plusieurs années lors d'une projection à la cinémathèque. Faute de mieux, le film était accompagné par un pianiste qui tentait de paraphraser la partition orchestrale originale de Ernesto Halffter Escriche, composée pour la sortie du film en 1926. Le résultat n'était guère convaincant. J'ai donc été ravie de pouvoir revoir le film avec la partition orchestrale reconstituée tel qu'il avait été diffusé sur Arte en 2002. Lorsque Feyder se lance dans ce projet en 1925-26, il décide de tourner le film en extérieurs en Espagne et le sud de la France. Il part même en repérages avec Lazare Meerson son décorateur. Le résultat est visuellement splendide. Feyder capture la nature sauvage espagnole avec autant de flair que les montagnes suisses dans Visages d'enfants (1923). Ce film produit par la Compagnie Albatros dirigée par le russe Alexandre Kamenka a été conçu pour mettre en valeur Raquel Meller dans le rôle-titre. La belle espagnole jouit d'une grande popularité en France dans les années 20. Elle a tourné trois films avec le talentueux Henry-Roussell, dont Violettes Impériales (1923) et La Terre Promise (1924). C'est elle qui demande que Jacques Feyder soit choisi pour mettre en scène le film. Hélas, le tournage tourne au conflit. En effet, la conception que se fait Raquel Meller du personnage de Carmen est pour le moins spéciale ! Elle veut être considérer comme vertueuse et elle s'exclame lorsque Feyder lui rappelle la nouvelle de Mérimée: "Mais je me fous de ce M. Mérimée ; d’ailleurs, où habite-t-il, ce Mérimée ? Je vais lui téléphoner !" Il est évident qu'à l'écran sa Carmen ne ressemble pas du tout à celles qui l'ont précédé dans le rôle. Pola Negri et Geraldine Farrar sont des créatures séductrices en diable qui enjôlent leur Don José avec forces oeillades. Raquel Meller est nettement moins démonstrative. Je n'avais pas été très convaincue lors de la première vision du film par sa performance. Cette fois-ci, je suis moins négative. Après tout, Carmen peut être interprétée de façons différentes comme le font les cantatrices dans l'opéra de Bizet. Meller est moins enjôleuse, mais on devine néanmoins un caractère bien trempé sous cet air buté. Et la scène de la mort est une belle réussite. Au milieu des arbres, elle fait face à José sachant le sort qui l'attend. La direction d'acteurs est excellente comme pour tous les films de Feyder. L'autrichien Louis Lerch est un bon Don José qui évite les excès. Dans les seconds rôles, il faut noter l'excellent Gaston Modot dans le rôle du contrebandier borgne (avec une Carmen tatouée sur la poitrine!). Feyder avait eu la bonne idée de commander une partition originale à un jeune compositeur espagnol, élève de Manuel de Falla et de Maurice Ravel, Ernesto Halffter Escriche. Il a produit une partition impressionniste sans tomber dans le cliché de la couleur locale espagnole. Il donne sans aucun doute au film un cachet tout à fait spécial, qu'une réduction au piano ne peut absolument pas capturer. Vu la longueur du film (165 min), cette musique est absolument indispensable pour l'apprécier pleinement. La restauration numérique (teintée et virée) réalisée en 2001 est absolument splendide et m'a parue meilleure que la copie 35 mm que j'avais vue précédemment. Au total, cette Carmen mérite notre attention par sa splendeur visuelle et la qualité de sa musique originale.

vendredi 23 mars 2012

L'équipage 1928


Un film de Maurice Tourneur avec Georges Charlia, Jean Dax, Pierre de Guingand, Claire de Lorez et Daniel Mendaille

1917, le jeune aspirant Herbillon (G. Charlia) rejoint une escadrille où il accepte de faire équipe avec Maury (J. Dax) que tout le monde rejette. Il découvre plus tard qu'il connaît la femme de Maury, la belle Denise (C. de Lorez) qu'il a rencontrée durant un bombardement à Paris...

Ce film de Maurice Tourneur est sa première oeuvre française depuis son retour des USA. Or, Maurice Tourneur avait quitté la France en 1914 ; on lui reprocha sa désertion lors de son retour. Il décida donc d'enlever son nom du générique. La copie présentée par la cinémathèque était incomplète et ne comportait même pas de générique. Le film devait dépasser les deux heures ; il n'en reste que 100 min. Cependant, la narration restait compréhensible. Cette adaptation du roman de Joseph Kessel s'intéresse à la destinée d'un groupe d'aviateurs de la première guerre mondiale. Certes, le sujet est rebattu avec tous les films qui ont tournés à cette époque et un peu plus tard. L'intrigue se recentre sur les deux personnages principaux, le jeune aspirant Herbillon (joué par Georges Charlia qui fut le partenaire de Louise Brooks dans Prix de beauté en 1930) et le capitaine Maury (Jean Dax). Leur amitité se cimente dans le cockpit de leur avion lors de leurs dangereuses missions bien qu'ils soient très différents. On peut seulement regretter que les intertitres soient trop bavards et fassent avancer l'action plutôt que l'image elle-même. (Il faut cependant tenir compte du fait que le film est probablement amputé d'une bonne demi-heure). Mais, Tourneur réussit néanmoins à donner une identité aux principaux aviateurs. Pierre de Guingand, qui extrêmement raide dans Au bonheur des dames (1930) de J. Duvivier, est ici bien plus à sa place en capitaine soucieux de ses hommes. Daniel Mendaille, arborant force cicatrices au visage et une bordée de médailles sur la poitrine, est un de ces pilotes casse-cou sans peur. Tourneur introduit aussi un élément comique avec les soldats et les mécanos qui peuplent l'aérodrome de l'escadrille. Et puis, il y a les prises de vue et les combats aériens. Il faut bien l'avouer, il ne sont pas au niveau du Wings (1927) de William Wellman. Il manque un élément de risque et de panache. Il faut dire que Wellman a fait prendre des risques considérables à ses acteurs principaux en les faisant manoeuvrer eux-mêmes la caméra dans leur cockpit. Il reste donc l'amitié virile de ces hommes qui savent qu'ils ne vivront pas vieux. Charlia incarne avec talent ce jeune homme déchiré dans son amitié pour Maury qu'il trahit avec son épouse. Le personnage féminin est totalement sacrifié et Claire de Lorez n'a presque rien à faire, contrairement au remake parlant de 1935 où Annabella devient un personnage central. La photo du film devait avoir un cachet tout à fait spécial quand on sait que le chef opérateur était Léonce-Henri Burel. Malheureusement, la copie qui nous est parvenu est extrêmement médiocre, rayée, sans contraste et granuleuse. Dans l'ensemble, L'équipage ne fait pas partie des meilleurs films de Tourneur, mais il contient ici et là quelques belles scènes. Je pense en particulier au crash au sol de l'avion de Pierre de Guingand. L'avion reste planté, debout, avant de retomber en même temps que le pilote, mort.