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vendredi 7 juin 2013

Doch' kuptsa Bashkirova 1913

La Fille du marchand Bashkirov
Un film de Nikolai Larin

Au bord de la Volga, la fille du marchand Bashkirov est amoureuse d'un employé de son père. Mais, ce dernier souhaite la marier à un vieil homme. Surprise par l'arrivée inopinée de son père, elle cache son amoureux sous les édredons de son lit. Le malheureux meurt étouffé...

On ne connait que très peu de chose sur ce film. On ne sait rien sur le réalisateur Nikolai Larin qui travaillait pour une petite société de production, Volga Co, et le nom des acteurs reste un mystère. Par contre, on sait que le producteur Grigori Libken avait sciemment utilisé une histoire vraie pour pouvoir éventuellement faire chanter la famille Bashkirov. Le résultat est étonnant et prouve que le cinéma de 1913 était déjà professionnel, même dans les coins les plus reculés de la Russie. Bien qu'il manque 2 bobines et que les intertitres n'aient pas été retrouvés, la narration reste totalement compréhensible. Le film suit les événements tragiques qui s'enchaînent et accablent la fille du marchand Bashkirov. Elle aime l'employé de son père, mais le malheureux meurt accidentellement. Alors sa servante va chercher un paysan pour se débarrasser du corps discrètement. Mais, celui-ci va se transformer en maître-chanteur, demandant toujours plus d'argent, puis va même la violer en échange de son silence. La jeune fille se vengera en mettant le feu à la taverne où il est endormi ivre mort. Fidèle à leur tradition littéraire, les russes ne cherchent pas à enjoliver la réalité comme le feraient les Américains à la même époque. Et, le film se termine par une vengeance sans chercher à sauver la morale. Le film a des points communs avec le premier film d'Evgeni Bauer, Sumerki zhenskoi dushi (1913) où l'héroïne se venge elle aussi de son violeur en le tuant. Si vous êtes intéressé par ce film de Nikolai Larin, il est disponible chez Milestone Films dans leur magnifique collection de films muets russes de la période pré-révolutionnaire.

mardi 15 février 2011

Kulisy Ekrana 1917

Derrière l'écran

Un film de G. Azagarov (?) & A. Volkoff (?) avec Ivan Mosjoukine, Nathalie Lissenko et Nikolai Panov

Il ne reste malheureusement qu'un fragment (une seule bobine sans intertitres) de ce long film en 8 bobines produit par Ermolieff. Ce petit fragment se révèle malgré tout passionnant (et frustrant!), car on se promène dans les studios Ermolieff avec les deux grandes stars de ce studio, Ivan Mosjoukine et Nathalie Lissenko qui y jouent leurs propres rôles. On devine l'intrigue en l'absence des intertitres. Mosjoukine revient au studio amputé d'un bras et découvre, qu'en son absence, sa loge a été affectée à un autre acteur. Son nom est barré sur la porte (voir photo ci-dessus). On voit sur son visage toute la souffrance et l'humiliation de l'acteur sur la pente descente de l'oubli. Il repart avec une pile de photos de ses anciens rôles, disant adieu à la célébrité. Au même moment, Mosjoukine savait qu'il devrait bientôt partir, lui aussi, suite à la Révolution. L'exil à Yalta, puis en France n'était pas loin. Il y a donc une concomitance passionnante entre le personnage et l'acteur.

Za Schastem 1917

A La Recheche du Bonheur
Un film d'Evgenii Bauer avec Nikolai Radin, Lidia Koreneva, Tassia Borman et Lev Kuleshov

Zoya (L. Koreneva) est veuve depuis 10 ans. Elle aime l'avocat Gzhatskii (N. Radin) depuis lontemps, mais, n'ose pas se remarier avec lui à cause de sa fille adolescente Lee (T. Borman). Celle-ci, de santé fragile, était très attachée à son père...

Ce magnifique film fut le chant du cygne de Bauer. En effet, suite à un accident lors du tournage, il tombera malade et mourra peu après. Même si il avait survécu, on peut se demander ce que son cinéma serait devenu. Aurait-il épousé le nouveau style soviétique ou aurait-il émigré ? En tous cas, avec ce film, il montre la quintessence de son art. Tourné à Moscou et en Crimée, ce petit bijou s'attache à Lee (T. Borman) une jeune fille maladive couvée par sa mère. L'intrigue de ce film n'a pas du tout vieilli et on pourrait facilement tourner un remake de cette histoire. La mère de la jeune fille et son amant ne soupçonnent pas du tout les sentiments qui l'animent. Ils découvrent, effrayés, que Lee est amoureuse de l'amant de sa mère. Elle dit même que sa vie dépend de cet amour. Le jeu des acteurs est absolument bouleversant. Si le film n'était pas muet, on pourrait croire qu'il a été tourné hier. Evitant totalement, le mélodramatisme, le film se clot sur la révélation de l'amour de Gzhatskii pour Zoya face à une Lee désemparée. la toute dernière scène a un symbolisme fort : Lee perd la vue, face à cette révélation qui la détruit. On ne peut, à nouveau, que louer la beauté des éclairages et des extérieurs qui donnent au film une délicatesse désanchantée qui convient parfaitement à ce sujet dramatique. Le futur réalisateur Lev Kuleshov, qui était le décorateur du film, joue un petit rôle d'amoureux transi de Lee. On trouve donc des films de Bauer aussi bien de futurs émigrés que des réalisateurs de la période soviétique. Bauer était un grand innovateur de l'histoire du cinéma et un très grand réalisateur.

Revolyutsioner 1917


Le Révolutionnaire

Un film d'Evgenii Bauer avec Ivan Perestiani, Vladimir Strizhenskii et Zoya Barantsevich

En 1907, 'Grand-père' (I. Perestiani) est arrêtée par la police pour complot révolutionnaire. Il est envoyé en Sibérie. Libéré en 1917, il retrouve son fils maintenant adulte (V. Strizhenskii) qui est maintenant lui aussi un révolutionnaire...

En 1917, le cinéma russe ne peut plus ignorer les événements qui secouent le pays. Et les studios se mettent à produire des bandes rapidement relatant les secousses révolutionnaires. Bauer n'y échappe pas et ce film fut apparemment écrit et produit très rapidement pour arriver sur les écrans au plus vite. Le scénario qui est l'oeuvre de l'acteur principal, Ivan Perestiani, est assez schématique. Néanmoins, Bauer réussit à donner de l'empathie et de la chaleur à ses personnages. Contrairement à se qu'on pourrait penser, le film n'est pas du tout 'anti-révolutionnaire'. Au contraire, il y a une vraie sympathie pour eux. Le cinéma russe vivait néanmoins ses dernières heures avant le profond changement qui allait l'affecter. Bons nombres d'acteurs, techniciens et metteurs-en-scène allaient fuir vers Yalta, puis vers la France. D'ailleurs, le jeune révolutionnaire du film, Vladimir Strizhenskii, allait bientôt faire partie de cet exode. On le retrouvera en France dans les productions Albatros telles que La Maison du Mystère (1922, A. Volkoff). Les critiques contemporains se plaignent que la 'Sibérie' du film ressemble un peu trop à un parc de Moscou ! On voit que le public de l'époque était déjà très averti. Le film se clot sur un appel au patriotisme pour que la Russie ne perde pas la guerre. Une bande moins intéressante, mais qui a un intérêt documentaire certain.

lundi 14 février 2011

Zhizn zo zhizn 1916


Une vie pour une vie

Un film d'Evgenii Bauer avec Lidia Koreneva, Vera Kholodnaia, Vitold Polonskii et Olga Rakhmanova

Musia (L. Koreneva) et Nata (V. Kholodnaia) sont les deux filles de Mme Khromovo (O. Rakhmanova) qui est millionnaire. Durant une soirée, elles rencontrent le Prince Bartinskii (V. Polonski), qui dépense sans compter et a de nombreuses dettes. Bien qu'il soit amoureux de Nata, il épouse Musia car elle seule héritera de la fortune de sa mère. Nata n'est qu'une fille adoptive...

Avec ce film en 5 bobines, Bauer et la compagnie Khanzhankov veulent concurrencer les productions étrangères importées en Russie. Bauer adapte lui-même un roman français de Georges Ohnet, Serge Panine. Cette histoire se situe dans la haute société russe de l'époque. Le personnage central de la mère est assez étonnant car elle est une femme d'affaires qui gère elle-même ses usines. Le développement de l'intrigue est mené de main de maître. Dès le début, nous savons que le mariage de Musia et du Prince sera un échec. Musia est sincèrement amoureuse de lui alors qu'il ne s'intéresse qu'à son argent. Quant à Nata, elle épouse, sans aucun entousiasme, le riche marchand Zhurov. Aucun des personnages n'a ce qu'il désire le plus : l'amour de celui qu'il/elle aime. Les apparences sont sauves durant un temps. Mais, le prince ne peut se passer de Nata, ni elle de lui. La fin tragique est inévitable, mais ne sera pas celle que l'on avait imaginée. Bauer, qui avait débuté au cinéma comme décorateur, fait ici merveille en variant habilement les intérieurs des différents personnages. La millionnaire habite un appartement opulent avec mobilier XVIIIème et lambris doré sur les murs alors que celui du Prince semble plus contemporain et une déclinaison de l'Art Nouveau en Russie. Comme toujours, Bauer sait 'meubler' le champ de la caméra pour créer différents plans et ouvrir la profondeur de champ. C'est ainsi que Musia, derrière un rideau, découvrira son infortune. Les deux jeunes actrices donnent un relief particulier à leurs personnages. En particulier, Vera Kholodnaia (dans le rôle de Nata) qui fut une des stars du cinéma russe des années 10. Elle mourra dans la fleur de l'âge à 26 ans en 1919 suite à l'épidémie de grippe espagnole. Evgenii Bauer utilise plus le gros-plan en 1916 qu'il ne l'a fait jusqu'ici. Et c'est tout au bénéfice de la belle Vera qui a un jeu sincère et naturel. Un superbe mélo.

Grezy 1915


Rêves
Un film d'Evgenii Bauer avec Alexander Vyrubov, N. Chernobaeva et Viktor Arens
Sergei (A. Vyrubov) n'arrive pas à se remettre de la mort de son épouse. Il vit hanté par son souvenir conservant pieusement ses cheveux. Un jour, dans la rue, il croise Tina (N. Chernobaeva) qui ressemble à Elena, son épouse défunte...
Ce film a souvent été comparé à Vertigo; mais, en fait il s'agit d'une adaptation d'un roman de Georges Rodenbach, Bruges La Morte. Ce même roman sera adapté en 1920 par E.W. Korngold pour son opéra Die Tote Stadt. Le héros, Sergei, est littéralement hanté par le fantôme de son épouse défunte et la rencontre avec Tina (joué par la même actrice) va déclencher chez lui un début de démence. Il la suit dans la rue et s'aperçoit qu'elle est entrée dans un théâtre. Il prend une place et assiste à un acte de l'opéra Robert Le Diable de G. Meyerbeer. Dans cet opéra maintenant oublié, des nonnes sortent de leurs tombes et se mettent à danser. Tina est le personnage principal dans ce ballet. Il n'en faut pas plus à Sergei pour croire que Tina et Elena ne sont qu'une seule et même personne. Cette obsession le poursuit constamment dans ses rapports avec Tina qui se lasse vite de Sergei. Ce film de Bauer contient un long travelling alors que Sergei croise dans la rue Tina pour la première fois. La caméra se met soudain à reculer pour suivre le cheminement de Sergei totalement fasciné par Tina. Au-delà des innovations techniques -remarquables- le film est ancré dans cette fascination si russe pour la mort et l'au-delà. Sergei commettra l'irréparable en tuant Tina avec les cheveux d'Elena. Un très grand Bauer.

Tysyacha Vtoraya Khitrost 1915


La Mille et Deuxième Ruse

Un film d'Evgenii Bauer avec Lina Bauer, S. Rassatov et Sergei Kvasnitskii

Un mari (S. Rassatov) prétend connaître les mille et une ruses féminines. Il ne se laisse donc jamais prendre par celles de sa femme (L. Bauer). Tout au moins, le croit-il...

Bauer montre avec cette charmante comédie matrimoniale qu'il savait aussi s'approprier les sujets comiques. Son épouse, l'actrice Lina Bauer, y tient le rôle d'une épouse qui fait de son mieux pour tenir tête à un époux jaloux et soupçonneux. Le mari, qui se croit plus malin grâce à son petit bréviaire des ruses féminines, tombera facilement dans le panneau dressé par son épouse. Elle introduit son amant dans sa chambre à coucher et attire son mari par des bruits suspects. Celui-ci rapplique illico; mais, elle réussit à lui faire croire qu'elle est seule et n'a fait tout ce tintamare que pour lui faire peur. L'amant reste donc dans le placard près à sortir dès le départ du mari cocu et heureux. Ce petit bijou est encore une fois superbement réalisé. Lina Bauer s'en donne à coeur joie en épouse volage. Elle sort dans la rue, et soulève sa jupe pour rajuster son bas au grand dam de son époux qui la suit partout. Il l'épie aussi par le trou de la serrure et cela est rendu à l'écran par des caches. Cette comédie annonce les comédies matrimoniales d'un Lubitsch et d'un DeMille. Délicieux.

dimanche 13 février 2011

Ditya Bolshogo Goroda 1914


L'Enfant de la Grande Ville

Un film d'Evgenii Bauer avec Elena Smirnova, Mikhail Salarov et Arsenii Bibikov

Maria (E. Smirnova) est issue d'un milieu pauvre. Elle est devenue couturière, mais elle rêve d'une vie meilleure. Un jour, elle croise dans la rue Viktor (M. Salarov) qui est à le recherche d'une femme innocente et désintéressée...

Ce film de quatre bobines de Bauer suit la destinée de Maria qui de pauvre petite couturière se transforme en monstre d'égoïsme et de cupidité. Il manque une partie du prologue du film qui nous montrait l'enfance de Maria. Si le film n'est pas tout à fait aussi réussi que d'autres Bauer, il est néanmoins fascinant à bien des égards. Avec le gros plan d'Elena Smirnova qui regarde rêveuse, par la fenêtre, la grande ville qui s'étale à ses pieds, il réussit à nous faire ressentir les espérances et la mélancolie de la jeune femme. Sa transformation en mondaine gâtée et vaniteuse est relativement rapide et pas entièrement convaincante. La caméra bouge d'une manière remarquable durant une soirée dans un cabaret avec un travelling étonnant. Bauer utilise aussi les surimpressions pour nous faire entrer dans les pensées de ses personnages. Aucun effet n'est gratuit. De même que l'utilisation incroyablement habile de draperies ou de rideaux qui fractionne l'espace, révèlant une autre partie de l'action. La fin est d'un extrême férocité montrant le cadavre de Viktor (qui s'est suicidé) sur les marches de la maison de Maria. Celle-ci enjambe son corps sans montrer beaucoup d'émotion. A nouveau, le jeu des acteurs est remarquable et la composition des images montre la maîtrise de Bauer.

samedi 12 février 2011

Nemye Svideteli 1914


Témoins Silencieux

Un film d'Evgenii Bauer avec Dora Chitorina, Alexander Kheruvimov et Alexander Chargonin

Nastia (D. Chitorina) est embauchée comme domestique dans une riche famille où son grand-père est portier (A. Kheruvimov). Le fils de famille, Pavel (A. Chargonin) s'intéresse à elle...

Avec ce drame explorant les rapports entre maître et valet, Evgenii Bauer (ci-contre) montre une fois de plus son immense talent de réalisateur, en avance sur son temps. La maisonnée est cloisonnée avec ses différents étages. Le sous-sol est l'antre des domestiques avec la cuisinière qui officie dans la cuisine. Le rez-de-chaussée est le seul endroit qui permet la rencontre entre les maîtres et les domestiques. Celui qui règne sur cet étage est le portier, un vieil homme portant moustaches, favoris et un uniforme galonné couvert de décorations. On reconnait le personnage d'Emil Jannings dans Der Letzte Mann (1924) dix ans avant sa création. On peut se demander si F.W. Murnau n'a pas puisé son inspiration dans ce film. A l'étage supérieur, les maîtres vivent leur vie. Nastia, jeune fille innocente, va se retrouver victime de son amour pour le fils de famille. Elle n'est guère qu'une passade pour ce fils gâté qui attend le bon moment pour se marier avec une jeune fille de la bonne bourgeoisie.
Le film n'épargne pas l'hypocrisie ambiante parmi ces bourgeois. Pavel épouse Ellen qui de toute évidence ne l'aime pas car elle passe son temps avec le meilleur ami de Pavel. Elle prend un malin plaisir à humilier Nastia dont elle connait les sentiments envers Pavel. La direction d'acteurs est absolument formidables. On aurait presque l'impression de voir un excellent drame anglais des années 40 tant les acteurs sont naturels et éloquents. Il faut ajouter à cela le sens inné de la composition de Bauer qui choisit toujours l'angle parfait pour révéler les intentions des personnages. Une petite merveille!

mercredi 15 septembre 2010

Domik v Kolomne 1913



La Maison à Kolomna


Un film de Petr Chardynin avec Ivan Mosjoukine, Praskovia Maksimova et Sofia Goslavskaia

Une veuve (P. Maksimova) vit seule avec sa fille Parasha (S. Goslavskaia). Celle-ci flirte avec un bel officier (I. Mosjoukine) pendant que sa mère dort. Quand elle lui demande de trouver une nouvelle cuisinière, Parasha aide l'officier à se déguiser en femme. Mavrushka (I. Mosjoukine) est embauchée...

J'ai été très agréablement surprise par cette charmante comédie basée sur un poème de Pouchkine. Elle démontre que les russes savaient aussi faire du cinéma comique. Ivan Mosjoukine montre tout son talent en personnifiant la cuisinière Mavrushka. Portant jupe, fichu et tablier par dessus son pantalon et ses bottes, il campe un travesti très réussi. Mais, le film ne tombe pas dans la grivoiserie ou l'effet facile. Il y a une délicieuse scène où Mavrushka aide Parasha à se dévêtir sans qu'il n'y ait de sous-entendus. Mosjoukine semble s'amuser comme un fou alors qu'il allume sa pipe en l'absence de la veuve. Mais, celle-ci le découvre en train de se raser et elle tombe en pâmoison. Morale de l'histoire: "Voici ce qui arrive quand on veut trouver une cuisinière qui ne coûte pas trop chère!" Le film est tourné pour la plupart en plan général sauf pour le plan moyen montrant Mosjoukine fumant la pipe. Il est bien composé alternant scènes en extérieur et studio. Une charmante pépite.

vendredi 18 juin 2010

Sandra Milowanoff (1892-1957)

Cette actrice russe qui est maintenant injustement oubliée a été une des actrices préférées du public français dans les années 20. En terme de popularité, elle arrivait juste derrière Mary Pickford. Contrairement à Ivan Mosjoukine, elle n'est pas arrivée en France avec les acteurs de la Compagnie Ermolieff. Née Alexandra Milowanoff à St. Petersbourg le 23 juin 1892, elle est danseuse de formation. Après avoir fait partie de troupe d'Anna Pavlova, elle rejoint celle de Diaghilev dans les Ballets Russes. Et c'est en tant que ballerine qu'elle arrive à Monte-Carlo au début des années 20. Elle n'a encore jamais joué devant une caméra. Etant sans travail, une amie lui suggère d'aller faire un bout d'essai pour Louis Feuillade qui est à la recherche de nouveaux visages pour son prochain sérial. Pour son bout d'essai, on lui demande d'ouvrir une lettre et d'exprimer successiment les émotions ressenties. Son inexpérience la sert ainsi que sa formation de danseuse. Quinze jours après, Feuillade l'embauche en lui donnant l'un des rôles principaux dans Les Deux Gamines (1921). Ce film sera l'un des plus gros succès financier de la Gaumont. Elle enchaîne avec trois autres sérials de Feuillade: L'Orpheline, Parisette et Le Fils du Flibustier.
Puis, début 1923, elle rencontre un autre metteur en scène qui va lui faire tourner son premier long métrage (au lieu de sérials). C'est Jacques de Baroncelli, qui à l'époque produit lui-même ses films. Elle devient Soeur Beatrix dans La Légende de Soeur Beatrix (1923). Cette adaptation de l'oeuvre de Charles Nodier est illuminée par sa présence fragile et chaleureuse. Beatrix est humiliée et trompée par l'homme qu'elle aimait. Elle devient une épave de la vie avant de retrouver le chemin du couvent où elle trouvera le réconfort de l'âme. Ce qui pourrait être un simple mélo larmoyant devient un livre d'images moyen-âgeuses subtilement enluminées. Sandra traverse les épreuves sans jamais tomber dans la fadeur ni le sentimentalisme. Contrairement à de nombreuses actrices françaises issues du théâtre, son jeu est épuré et naturel. Sa formation chez Feuillade, au sein de la Gaumont fut certainement la meilleure possible à l'époque. Baroncelli en fait une de ses interpètes favorites et elle tourne successivement Nène (1923), La Flambée des rêves (1924) et Pêcheur d'Islande (1924). Ce merveilleux film lui donne comme partenaire Charles Vanel. Ils forment à l'écran un couple qui n'a rien de traditionnel. Lui le pêcheur trapu et taiseux qui n'a pas la larme facile, elle habillée dans son costume breton -qu'elle semble avoir toujours porté- essayant de dissimuler le chagrin qui l'etreint lors de son départ. Il y a toujours chez elle ce rire à travers les larmes qui rappelle son origine russe. Et Vanel, si souvent confiné dans des rôles de traitre, trouve à ses côtés une nouvelle sensibilité que l'on ne lui soupçonnait pas.

En cette même année 1924, elle apparaît dans Jocaste de Gaston Ravel. Cette adaptation d'Anatole France a de nombreux défauts de construction. Mais, elle rayonne dans le rôle de la jeune fille mal mariée à un Gabriel Signoret tatillon. La scène finale est inoubliable. Torturée par le repentir, elle se rend dans un établissement de bain pour se pendre telle Jocaste. En 1925, elle va tourner ce qui sont peut-être ses plus grands rôles: Fantine et Cosette dans Les Misérables (1925) d'Henri Fescourt. Sa Fantine est bouleversante lorsqu'elle décide de se prostituer pour la première fois pour nourrir la petite Cosette. Elle sort dans la rue, apeurée avant de finalement suivre un client résignée. Il n'y a rien de larmoyant dans son incarnation. Elle bouge avec grâce -son travail de ballerine n'a pas été en vain- et son visage reflète ses émotions comme celui d'une Lillian Gish.

Elle va aussi tourner deux films avec René Clair (dont elle a été la partenaire auparavant chez Feuillade). Dans Le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), elle est la douce fiancée de Georges Vautier, un rôle sans grande envergure et dans La Proie du Vent (1927), une production Albatros, elle est à nouveau avec Charles Vanel. C'est d'ailleurs ce dernier qui va la diriger dans son dernier film muet, Dans La Nuit (1929). Vanel la suit pas à pas dans cette noce échevelée où il magnifie son visage triangulaire expressif. Elle est à l'écran pratiquement pour toute la durée du film et on sent une intense complicité entre les deux acteurs. Ce film qui annonce le réalisme poétique par bien des aspects est un beau chant du cygne pour cette actrice dont la carrière tournera court suite à l'arrivée du parlant. Comme Mosjoukine, son accent russe lui ferme les portes. Elle ne fera plus que de toutes petites apparitions à l'écran (comme dans Le Comédien (1948) de Guitry où elle joue une servante russe). Elle gagnera sa vie en retournant à ses premières amours ; elle enseignera la danse.
L'apport des acteurs russes au cinéma français dans les années 20 est décisif. Ils apportent une sensibilité différente, un jeu à la fois dépouillé et passionné ainsi qu'une grâce tangible. Milowanoff est encore plus oubliée que Mosjoukine et pourtant son apport au cinéma français est loin d'être négligeable. Elle est a quand même à son palmarès: Feuillade, Fescourt, Baroncelli, Clair et Epstein. Espérons que certains de ses films trouveront le chemin du DVD après tant d'années d'obscurité.

mardi 15 juin 2010

Ivan Mosjoukine (1889-1939)


Je vais maintenant vous offrir un portrait d'Ivan Mosjoukine car cet acteur est incroyablement important dans le cinéma des années 20. Quand on lit les revues de cinéma de l'époque, il est omniprésent.


Il naît dans une famille russe de propriétaires terriens aisés. Son père souhaite qu'il fasse son droit, mais, il quitte la faculté après 2 ans. Son père s'oppose à sa vocation d'acteur. Il quitte sa famille et entre au théâtre de Kiev. Sa carrière progresse rapidement et il devient une des stars au théâtre de Moscou où il interprète tous les grands classiques (Ibsen, Shaw, Gogol, Tourgueniev...) Il fait ses débuts au cinéma dès 1911 car en Russie, toutes les grandes firmes -pathé, Vitagraph, Nordisk- ont déjà des agences. On remarque dès ses premiers films sa capacité de passer du rire au larme. Il tourne pour le réalisateur polonais Starewitch et le russe Protazanoff surtout des adaptations littéraires des grands chefs d'oeuvre de la littérature russe. [Chez Bach Films, on trouve en DVD La Dame de 
Pique (1916) et Le Père Serge (1917) dans des copies médiocres, hélas!] 
Le Lion des Mogols
Mais la révolution russe est arrivée. Le producteur Ermolieff transporte ses studios à Yalta, en Crimée. Mais, rapidement, la situation se dégrade également à Yalta. En 1920, Ermolieff et toute sa troupe émigre en France via Constantinople. Ils s'installent dans des studios à Montreuil-sous-Bois et y resteront juqu'à la fin du muet. La Cie Ermolieff deviendra Albatros. Les premiers films tournés en France sont: L'Angoissante aventure (1920) et Justice d'Abord (1920) de Protazanoff. Puis vient L'Enfant du Carnaval dont il écrit le scénario. Il devient réalisateur pour Le Brasier Ardent (1923), un film étonnant qui mélange avant-garde, comique et dérision. Sa partenaire dans un grand nombre de films est son épouse [en fait ils n'étaient pas mariés devant M. le maire, bien que cela soit mentionné dans de nombreux ouvrages], l'actrice Nathalie Lissenko.

Kean

C'est le début d'une série de films qui lui offre des rôles à sa mesure tel le Kean (1924) de Volkoff qui est une adaptation de la pièce d'A. Dumas sur le grand comédien anglais. En voyant le film, on ne peut s'empêcher de penser au Frédéric Lemaître de Pierre Brasseur. Je suis persuadée que le film a sûrement eu un impact sur Marcel Carné et son interprète. Kean meurt par une nuit de tempête dans un petit pavillon veillé par son souffleur (Nicolas Koline) et la femme qu'il a aimé sans retour. Une séquence du film est célèbre pour son montage rapide quand il danse habillé en marin dans une taverne (Coal Hole Inn). La même année, il est dans Les Ombres qui passent (1924) un autre film de Volkoff absolument admirable. Il y est Louis Barclay, un jeune anglais dominé par son père qui lui lit tous les soirs Thoreau et l'oblige à vivre au grand air, à traire les vaches. Bien que marié, il vit comme un petit garçon sous la domination de ce père omnipotent. Tout va changer quand il reçoit une lettre lui annonçant un héritage substantiel. Il part pour Paris habillé d'un nouveau costume fort mal ajusté (trop court tel Buster Keaton, une de ses grandes influences) où il suscite l'hilarité dans le grand hôtel où il séjourne. Il devient la proie d'escrocs qui lui envoie leur meilleure arme, la dangereuse Jacqueline (Nathalie Lissenko). Louis tombe amoureux quasiment instantanément, ouble famille, héritage et son épouse pour poursuivre cette sirène qui est elle aussi éprise de lui. Le film se termine en tragédie. La transition comédie-tragédie est absolument formidable.

Feu Mathias Pascal
En cette année 1924, il tourne avec Marcel L'Herbier Feu Mathias Pascal d'après Pirandello qui lui offre un rôle en or. Mathias Pascal est victime d'une belle-mère acariatre et d'une épouse non moins désagréable. Sa vie serait infernale si il n'y avait leur enfant qu'il adore. Las, l'enfant meurt ainsi que sa mère. Il décide de quitter sa petite ville Toscane pour Rome et y refaire sa vie. ce très long film (155 min) est un des chefs d'oeuvre de L'Herbier et il doit beaucoup à Mosjoukine. Son désespoir à la mort de son enfant est réellement palpable. Après cette série de films, il tourne maintenant de grands productions comme le Michel Strogoff (1926) de Tourjansky puis le Casanova (1927) de Volkoff. Ce dernier est tourné à Venise. Il reçoit alors une offre de Hollywood et n'y résite pas. ce sera un échec. Il ne tourne qu'un seul film, Surrender! (1927) de Edward Sloman. Puis, il part pour l'Allemagne où il continue à faire quelques films à grand spectacle comme Der Weisse Teufel (1930) tiré de Tolstoï. Mais, le parlant arrive qui va complètement laminer Mosjoukine. Il parle le français avec un fort accent russe. Il n'obtient plus que de petits rôles. Et en 1939, oublié et sans la sou, on le ramasse sur un banc à Neuilly. Il est emmené à l'hôpital où il meurt. Pour vous resituer l'importance de Mosjoukine, je vais vous citer les propos de Charles Vanel qui fut son ami et son partenaire:"Mosjoukine me plaisait beaucoup, d'abord il avait du talent et ensuite, parce que contrairement à beaucoup, il avait une haute idée du cinéma. Il pensait qu'on était à la veille de voir naître une véritable littérature cinématographique....Un jour en allant sur la tombe de mon père, au cimetière de Neuilly, je vis celle qui était à sa tête et qui m'attira par son dénuement. Il n'y avait qu'une pauvre croix de bois, à moitié pourrie déjà, et sur laquelle difficilement je lus 'Ivan Mosjoukine'...j'en fus retourné. je sais bien que les artistes tombent dans l'oubli. Tout est périssable. Mais tout de même... ce fou généreux, cette idole, qui avait brûlé toute sa vie pour le public, ce très grand acteur qui refusait de se faire doubler dans les exercices les plus périlleux: dans son premier Casanova (1927) il se battait seul contre douze en grand épéiste..."
Je dois ajouter que Mosjoukine combine la puissance de l'acteur de théâtre et celle d'un vrai homme de cinéma qui joue avec son corps tel un Fairbanks. Il est acrobatique ou intime. Un vrai grand acteur comme le dit Vanel. Espérons que certains de ses films français seront un jour disponibles en DVD.

samedi 12 juin 2010

Trois Films d'Evgenii Bauer (1913-17)

Je reprend ce blog que j'avais négligé trop longtemps en repostant des commentaires sur des films muets découverts récemment.




Sumerki zhenskoi dushi (Le crépuscule de l'âme d'une femme, 1913) avec Vera Chernova et A. Ugriumov

Vera (V. Chernova) est malheureuse et solitaire dans sa famille issue de la haute société. Un jour, elle accompagne sa mère dans sa visite chez les pauvres. Elle rencontre Maxim un étudiant. Décidée à l'aider, elle retourne le voir. Mais, Maxim, se méprenant sur ses intentions, la viole. Elle le tue...

Avec les films de Sjöström et de Perret, c'est l'un des films les plus incroyables que j'ai pu voir du début des années 10. Bauer a une science de l'éclairage renversante et une composition picturale qui suit intimement les sentiments des personnages. C'est le plus beau film de 1913 que j'ai jamais vu avec L'enfant de Paris et Ingeborg Holm. J'ai d'ailleurs au du mal à croire qu'un film aussi raffiné et sophistiqué ait pu être réalisé en Russie dès 1913. On y sent l'influence du cinéma scandinave et danois. Mais, au delà, Bauer réussit à capturer l'âme russe telle qu'on la rencontre chez Tchékhov, Pouchkine ou Tourguéniev. L'histoire de Vera est celle d'une fille incomprise par sa mère qui est violée par un étudiant misérable et alcoolique. Elle réussit à surmonter ce traumatisme. Et lorsqu'elle rencontre le prince Dolski, elle lui avoue le crime qu'elle a commis. Il ne peut accepter ce qui lui est arrivé et Vera part. Elle devient actrice. En plus de son intrigue étonnante, le film offre une cinématographie d'une beauté inouïe. Il utilise la profondeur de champ et contraste les premiers plans dans la pénombre avec les arrière-plans lumineux. Il choisit aussi de nous montrer une vision subjective de Vera vue de haut par Maxim qui s'apprête à sauter sur sa proie. En plus, le jeu des acteurs est absolument remarquable loin de tout excès théâtral. Il est retenu et nous transmet leurs sentiments intimes par des mouvements naturels. Les acteurs sont totalement modernes.


Posle smerti (Après la mort, 1915) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Andréi vit comme un hermite avec sa tante. Il ne sort jamais, vivant dans le souvenir de sa mère morte. Un jour, il accepte d'accompagner un ami dans une soirée. Il y rencontre Zoya Kadmina (V. Karalli). Elle a le coup de foudre pour lui. Mais, il la repousse. Elle se suicide. Andréi est alors hanté par l'image de Zoya...

Avec cette adaptation d'une nouvelle de Tourguéniev, Bauer réussit encore un miracle de beauté et de poésie. Le film contient également un plan-séquence de trois minutes réalisé avec une caméra mobile qui suit Andréi au sein de la soirée mondaine. La caméra -montée sur roulettes- recule, fait un panoramique, repart et le suit. Absolument incroyable pour 1915 ! :shock: Mais, cet effet technique n'est pas là simplement pour faire de l'esbrouffe. Il tente de nous faire comprendre la gène d'Andréi et son malaise au sein de cette société qui lui fait peur. Vera Karalli, qui avait été une danseuse classique, est une héroine toute droite sortie des pages d'un roman russe avec son long cou de cygne et ses mouvements gracieux. Ses apparitions lors des rêves d'Andréi semble issues des portraits des pré-raphaélites. Une pure merveille.


Umirayushchii lebed (La Mort du Cygne, 1917) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Gizella (V. Karalli) est née muette. Elle tombe amoureuse d'un jeune homme, mais se rend compte qu'il lui ment. Elle décide de se consacrer entièrement à la danse. Lors d'une représentation de 'La Mort du Cygne', un peintre, obsédé par la mort, la découvre et lui demande de poser pour lui...

Encore un très beau film avec Vera Karalli qui nous montre son talent de danseuse en interprétant La Mort du Cygne (créée par Pavlova quelques années plus tôt). L'idée centrale du film est à nouveau la mort. L'artiste peintre qui tente désespérement de peindre cette mort inaccessible semble l'avoir trouvée dans le visage triste de Gizella dans son costume du Cygne. Il ne surportera pas de la voir redevenue gaie après avoir retrouvé son amour de jeunesse. Le film est admirablement construit avec des cadrages picturaux, des ombres et des lumières remarquables. Une séquence onirique effrayante vient hanter Gizella, une scène qui va se révéler prémonitoire. Bauer est un esthète du cinéma qui sait admirablement raconter des histoires complexes. Sa carrière s'est malheureusement arrêtée nette en 1917 où il mourut d'une pneumonie. Si il n'a fait des films que durant 4 ans, il a néanmoins laissé une empreinte indélibile dans l'histoire du cinéma. A découvrir d'urgence.