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lundi 18 avril 2011

Crime and Punishment 1935

Remords

Un film de Josef von Sternberg avec Peter Lorre, Marian Marsh et Edward Arnold

L'étudiant en criminologie Raskolnikov (P. Lorre) assassine une prêteuse sur gage. L'inspecteur Porphyre (E. Arnold) enquête sur le meurtre...

En 1935, Sternberg a quitté les studios Paramount, où il a réalisé ses meilleurs films muets et parlants, pour la Columbia. En s'attaquant au chef d'oeuvre de Dostoievski, on pouvait attendre de Sternberg des merveilles. Il faut bien l'avouer, le film est une grosse déception par rapport à ses films précédents. Certes, la cinématographie de Lucien Ballard joue intelligemment avec les ombres et les lumières, mais la composition est terriblement académique. On dirait que Sternberg se contente de filmer le scénario en ne faisant aucun effort dans les mouvements de caméra, ni dans les cadrages. S'il s'agissait d'un film de Sam Wood, on serait peut être moins déçu par ce film de commande qui offre une vision hollywoodienne de la littérature russe. Mais, c'est bien Josef von Sternberg qui a réalisé The Last Command qui est aux manettes. Peter Lorre offre ce qu'il y a de mieux dans ce film. Son Raskolnikov sue la peur et réussit à nous faire croire au personnage. Mais, le reste n'est qu'une illustration académique. Le film est d'autant plus décevant que la même année, en France, Pierre Chenal a réalisé un Crime et Châtiment d'un tout autre calibre. Le jeu du chat et de la souris entre Raskolnikov (Pierre Blanchar) et Porphyre (Harry Baur) est fascinant, plein de tensions et de menaces. Chenal utilise les cadrages pour créer la peur et la tension, cette tension qui manque totalement au film de Sternberg. De même, les rapports entre Sonya (la superbe Madeleine Ozeray) et Raskolnikov sont infiniment plus complexes que le laisse supposer le film américain. Chenal sait également canaliser ces deux monstres sacrés que sont Blanchar et Baur qui peuvent se lancer dans le cabotinage s'ils ne sont pas tenus. En fait, je vous recommande de découvrir le film de Chenal plutôt que celui de Sternberg !

dimanche 10 octobre 2010

The Last Command 1928

Crépuscule de gloire

Un film de Josef von Sternberg avec Evelyn Brent, Emil Jannings et William Powell

Sergius Alexander (E. Jannings) est simple figurant à Hollywood. Lors d'un tournage, il se retrouve face au metteur en scène Lev Andreyev (W. Powell), un ancien révolutionnaire. Sergius se souvient de son passé en 1917 dans la Russie Impériale où il était le Grand Duc, cousin du Tsar en charge de l'armée impériale...

Avec ce film, Sternberg réussit à rendre flou la limite en la réalité et la fiction. Le film débute à Hollywood où des troupeaux de figurants sont traités comme du bétail par les assistants. Voilà un milieu du cinéma que connaissait par coeur le dénommé Joe Sternberg qui avait débuté en bas de l'échelle. Puis, avec un long flash-back, nous repartons pour la Russie de 1917. Mais, cette Russie totalement reste artificielle -cependant crédible. Et le retour à Hollywood se conclut avec le tournage d'une scène qui semble sorti des souvenirs du Grand Duc en Russie. La réalité et la fiction se mêle au point donner au récit un ton de fable. Jannings est absolument génial en Sergius Alexander devenu un misérable figurant, à la tête agitée d'un tic nerveux, qui reçoit humiliation après humiliation. C'est le film où je l'ai trouvé le plus émouvant avec Variétés (1925) de E.A. Dupont. Evelyn Brent n'est pas en reste en Natalie Drabova. Elle atteint des sommets en révolutionnaire amoureuse de Jannings. Il faut la voir sauter sur le marchepied du train, cracher à la figure de Jannings éperdu avant de révéler qu'elle ne jouait qu'un jeu pour le sauver. Elle déploit une féminité et un charme vénéneux tout à fait à incroyable. William Powell, qui portait alors de longues moustaches, était cantonné -à cette époque- dans les rôles de traitres. Il est d'ailleurs superbe en metteur en scène qui prépare sa vengeance comme un plat qui se mange froid. Le final est absolument éblouissant avec ce travelling arrière qui révèle la rangée de caméra qui filme la scène, une mise en abîme de première classe. La partition de Robert Israel s'inspire de Tchaikovski avec bonheur.

The Docks of New York 1928


Les Damnés de l'océan

Un film de de Josef von Sternberg avec Betty Compson, Olga Baclanova et George Bancroft

Bill Roberts (G. Bancroft) qui est chauffeur sur un cargo sauve de la noyade Mae (B. Compson). Il la ramène dans un hôtel borgne des docks où Lou (O. Baclanova) s'occupe d'elle...

Pour ce film, la cinématographie et la composition de l'image atteignent leur quintessence. Sternberg crée en studio une atmosphère portuaire chargée de brouillards, d'hôtels borgnes et de marins avinés. George Bancroft est à nouveau le héros de ce film où il est un simple marin en permission pendant une journée à quai. Son existence est bouleversée par sa rencontre avec une pauvre fille, Mae (Betty Compson) qu'il va épouser sous l'impusion du moment. Aucun des deux ne semblent croire que ce mariage a une quelconque chance de durer. Mais, finalement, ils se retrouveront à la fin pour ne plus se quitter. Betty Compson est filmée amoureusement par Sternberg qui met en valeur sa plastique et sa douce sensualité en contraste avec la russe Olga Baclanova plus sanguine (qui tue son époux infidèle). Pour une fois, Sternberg crée des personnages de chair et de sang. Nous avons une vraie empathie pour Betty Compson, une paumée au coeur sensible et à ce grand bourru mal embouché qui cache un coeur d'or joué par George Bancroft. Chaque image est travaillée comme une peinture avec un sens de la composition incroyable. Il déplace sa caméra pour des travellings superbement conçus avec des premiers plans et des arrières plans bien distincts. Il s'agit sans aucun doute de l'un des films les plus somptueux visuellement jamais réalisés par Sternberg. Robert Israel offre une très belle partition qui fait parfois penser à Vertigo de Bernard Herrmann.

Underworld 1927

Les Nuits de Chicago

Un film de Josef von Sternberg avec George Bancroft, Evelyn Brent et Clive Brook

Le gangster Bull Weed (G. Bancroft) rencontre par hasard son ami 'Rolls-Royce' (C. Brook) et tente de le faire sortir de sa déchéance. Il lui présente sa petite amie 'Feathers' (E. Brent) qui n'est pas insensible à son charme...

Avec Underworld, Von Sternberg réalise là son premier film 'professionnel' après l'essai de The Salvation Hunters (1925) tourné avec un tout petit budget. Il réalise un coup de maître et crée du même coup le prototype du film de gangster. Il est évident que ce film a influencé nombres de réalisateurs. En premier lieu, Howard Hawks qui reprendra la scène du crachoir quasiment à l'identique dans Rio Bravo (1959). De même, il est évident que Scarface (1932, H. Hawks) doit beaucoup aux gangsters et à la fusillade finale de Underworld. Il est intéressant de noter les formidables performances des deux acteurs masculins principaux, George Bancroft et Clive Brook. Bancroft est généralement un cabot mal canalisé par les réalisteurs (et un peu demeuré selon les dires d'Evelyn Brent). Et Brook est souvent aussi expressif qu'une bûche. Rien de tel ici. Ils sont tous deux en situation, parfaitement contrôlés et même émouvants. Il est évident que Von Sternberg a obtenu d'eux des réactions et des sentiments grâce son système de direction d'acteurs. Un système qui s'apparente souvent à la torture : selon Brent, Clive Brook dut faire parfois trente prises pour une simple scène. Mais, le résultat est là. Brook n'a jamais été aussi bon, à part dans Barbed Wire (1927, R.V. Lee). Quant à Evelyn Brent, elle est la femme sternbergienne par excellence, et ce bien avant Dietrich. Elle apparaît en haut des escaliers d'un bar et une plume descend doucement vers Clive Brook qui la découvre en contre-plongée. Elle est sensuelle, légèrement distante, enveloppée de plumes diverses (d'où son surnom repris également par Hawks pour Rio Bravo). Sa carrière est à son apogée lors de sa collaboration avec Sternberg. Il est fort dommage qu'elle fut oubliée dès 1932. La narration ultra-rapide du film avec ses effets de caméra subjectif (la caméra saute lorsque Brooks prend un coup de poing sur la figure), ses travellings précis et puissants donnent une impulsion formidable à ce récit. La cinématographie est le péché mignon de Sternberg qui est autant responsable que Bert Glennon. Les gros-plans en soft-focus d'Evelyn Brent et la composition générale montrent déjà la maîtrise de Sternberg. Une petite merveille qui est ici accompagnée par une délicieuse partition orchestrale de Robert Israel qui fleure bon les années 20. (Une deuxième bande son offre la version de l'Alloy Orchestra plus grinçante et moins à mon goût.)