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mardi 15 février 2011

Za Schastem 1917

A La Recheche du Bonheur
Un film d'Evgenii Bauer avec Nikolai Radin, Lidia Koreneva, Tassia Borman et Lev Kuleshov

Zoya (L. Koreneva) est veuve depuis 10 ans. Elle aime l'avocat Gzhatskii (N. Radin) depuis lontemps, mais, n'ose pas se remarier avec lui à cause de sa fille adolescente Lee (T. Borman). Celle-ci, de santé fragile, était très attachée à son père...

Ce magnifique film fut le chant du cygne de Bauer. En effet, suite à un accident lors du tournage, il tombera malade et mourra peu après. Même si il avait survécu, on peut se demander ce que son cinéma serait devenu. Aurait-il épousé le nouveau style soviétique ou aurait-il émigré ? En tous cas, avec ce film, il montre la quintessence de son art. Tourné à Moscou et en Crimée, ce petit bijou s'attache à Lee (T. Borman) une jeune fille maladive couvée par sa mère. L'intrigue de ce film n'a pas du tout vieilli et on pourrait facilement tourner un remake de cette histoire. La mère de la jeune fille et son amant ne soupçonnent pas du tout les sentiments qui l'animent. Ils découvrent, effrayés, que Lee est amoureuse de l'amant de sa mère. Elle dit même que sa vie dépend de cet amour. Le jeu des acteurs est absolument bouleversant. Si le film n'était pas muet, on pourrait croire qu'il a été tourné hier. Evitant totalement, le mélodramatisme, le film se clot sur la révélation de l'amour de Gzhatskii pour Zoya face à une Lee désemparée. la toute dernière scène a un symbolisme fort : Lee perd la vue, face à cette révélation qui la détruit. On ne peut, à nouveau, que louer la beauté des éclairages et des extérieurs qui donnent au film une délicatesse désanchantée qui convient parfaitement à ce sujet dramatique. Le futur réalisateur Lev Kuleshov, qui était le décorateur du film, joue un petit rôle d'amoureux transi de Lee. On trouve donc des films de Bauer aussi bien de futurs émigrés que des réalisateurs de la période soviétique. Bauer était un grand innovateur de l'histoire du cinéma et un très grand réalisateur.

Revolyutsioner 1917


Le Révolutionnaire

Un film d'Evgenii Bauer avec Ivan Perestiani, Vladimir Strizhenskii et Zoya Barantsevich

En 1907, 'Grand-père' (I. Perestiani) est arrêtée par la police pour complot révolutionnaire. Il est envoyé en Sibérie. Libéré en 1917, il retrouve son fils maintenant adulte (V. Strizhenskii) qui est maintenant lui aussi un révolutionnaire...

En 1917, le cinéma russe ne peut plus ignorer les événements qui secouent le pays. Et les studios se mettent à produire des bandes rapidement relatant les secousses révolutionnaires. Bauer n'y échappe pas et ce film fut apparemment écrit et produit très rapidement pour arriver sur les écrans au plus vite. Le scénario qui est l'oeuvre de l'acteur principal, Ivan Perestiani, est assez schématique. Néanmoins, Bauer réussit à donner de l'empathie et de la chaleur à ses personnages. Contrairement à se qu'on pourrait penser, le film n'est pas du tout 'anti-révolutionnaire'. Au contraire, il y a une vraie sympathie pour eux. Le cinéma russe vivait néanmoins ses dernières heures avant le profond changement qui allait l'affecter. Bons nombres d'acteurs, techniciens et metteurs-en-scène allaient fuir vers Yalta, puis vers la France. D'ailleurs, le jeune révolutionnaire du film, Vladimir Strizhenskii, allait bientôt faire partie de cet exode. On le retrouvera en France dans les productions Albatros telles que La Maison du Mystère (1922, A. Volkoff). Les critiques contemporains se plaignent que la 'Sibérie' du film ressemble un peu trop à un parc de Moscou ! On voit que le public de l'époque était déjà très averti. Le film se clot sur un appel au patriotisme pour que la Russie ne perde pas la guerre. Une bande moins intéressante, mais qui a un intérêt documentaire certain.

lundi 14 février 2011

Zhizn zo zhizn 1916


Une vie pour une vie

Un film d'Evgenii Bauer avec Lidia Koreneva, Vera Kholodnaia, Vitold Polonskii et Olga Rakhmanova

Musia (L. Koreneva) et Nata (V. Kholodnaia) sont les deux filles de Mme Khromovo (O. Rakhmanova) qui est millionnaire. Durant une soirée, elles rencontrent le Prince Bartinskii (V. Polonski), qui dépense sans compter et a de nombreuses dettes. Bien qu'il soit amoureux de Nata, il épouse Musia car elle seule héritera de la fortune de sa mère. Nata n'est qu'une fille adoptive...

Avec ce film en 5 bobines, Bauer et la compagnie Khanzhankov veulent concurrencer les productions étrangères importées en Russie. Bauer adapte lui-même un roman français de Georges Ohnet, Serge Panine. Cette histoire se situe dans la haute société russe de l'époque. Le personnage central de la mère est assez étonnant car elle est une femme d'affaires qui gère elle-même ses usines. Le développement de l'intrigue est mené de main de maître. Dès le début, nous savons que le mariage de Musia et du Prince sera un échec. Musia est sincèrement amoureuse de lui alors qu'il ne s'intéresse qu'à son argent. Quant à Nata, elle épouse, sans aucun entousiasme, le riche marchand Zhurov. Aucun des personnages n'a ce qu'il désire le plus : l'amour de celui qu'il/elle aime. Les apparences sont sauves durant un temps. Mais, le prince ne peut se passer de Nata, ni elle de lui. La fin tragique est inévitable, mais ne sera pas celle que l'on avait imaginée. Bauer, qui avait débuté au cinéma comme décorateur, fait ici merveille en variant habilement les intérieurs des différents personnages. La millionnaire habite un appartement opulent avec mobilier XVIIIème et lambris doré sur les murs alors que celui du Prince semble plus contemporain et une déclinaison de l'Art Nouveau en Russie. Comme toujours, Bauer sait 'meubler' le champ de la caméra pour créer différents plans et ouvrir la profondeur de champ. C'est ainsi que Musia, derrière un rideau, découvrira son infortune. Les deux jeunes actrices donnent un relief particulier à leurs personnages. En particulier, Vera Kholodnaia (dans le rôle de Nata) qui fut une des stars du cinéma russe des années 10. Elle mourra dans la fleur de l'âge à 26 ans en 1919 suite à l'épidémie de grippe espagnole. Evgenii Bauer utilise plus le gros-plan en 1916 qu'il ne l'a fait jusqu'ici. Et c'est tout au bénéfice de la belle Vera qui a un jeu sincère et naturel. Un superbe mélo.

Grezy 1915


Rêves
Un film d'Evgenii Bauer avec Alexander Vyrubov, N. Chernobaeva et Viktor Arens
Sergei (A. Vyrubov) n'arrive pas à se remettre de la mort de son épouse. Il vit hanté par son souvenir conservant pieusement ses cheveux. Un jour, dans la rue, il croise Tina (N. Chernobaeva) qui ressemble à Elena, son épouse défunte...
Ce film a souvent été comparé à Vertigo; mais, en fait il s'agit d'une adaptation d'un roman de Georges Rodenbach, Bruges La Morte. Ce même roman sera adapté en 1920 par E.W. Korngold pour son opéra Die Tote Stadt. Le héros, Sergei, est littéralement hanté par le fantôme de son épouse défunte et la rencontre avec Tina (joué par la même actrice) va déclencher chez lui un début de démence. Il la suit dans la rue et s'aperçoit qu'elle est entrée dans un théâtre. Il prend une place et assiste à un acte de l'opéra Robert Le Diable de G. Meyerbeer. Dans cet opéra maintenant oublié, des nonnes sortent de leurs tombes et se mettent à danser. Tina est le personnage principal dans ce ballet. Il n'en faut pas plus à Sergei pour croire que Tina et Elena ne sont qu'une seule et même personne. Cette obsession le poursuit constamment dans ses rapports avec Tina qui se lasse vite de Sergei. Ce film de Bauer contient un long travelling alors que Sergei croise dans la rue Tina pour la première fois. La caméra se met soudain à reculer pour suivre le cheminement de Sergei totalement fasciné par Tina. Au-delà des innovations techniques -remarquables- le film est ancré dans cette fascination si russe pour la mort et l'au-delà. Sergei commettra l'irréparable en tuant Tina avec les cheveux d'Elena. Un très grand Bauer.

Tysyacha Vtoraya Khitrost 1915


La Mille et Deuxième Ruse

Un film d'Evgenii Bauer avec Lina Bauer, S. Rassatov et Sergei Kvasnitskii

Un mari (S. Rassatov) prétend connaître les mille et une ruses féminines. Il ne se laisse donc jamais prendre par celles de sa femme (L. Bauer). Tout au moins, le croit-il...

Bauer montre avec cette charmante comédie matrimoniale qu'il savait aussi s'approprier les sujets comiques. Son épouse, l'actrice Lina Bauer, y tient le rôle d'une épouse qui fait de son mieux pour tenir tête à un époux jaloux et soupçonneux. Le mari, qui se croit plus malin grâce à son petit bréviaire des ruses féminines, tombera facilement dans le panneau dressé par son épouse. Elle introduit son amant dans sa chambre à coucher et attire son mari par des bruits suspects. Celui-ci rapplique illico; mais, elle réussit à lui faire croire qu'elle est seule et n'a fait tout ce tintamare que pour lui faire peur. L'amant reste donc dans le placard près à sortir dès le départ du mari cocu et heureux. Ce petit bijou est encore une fois superbement réalisé. Lina Bauer s'en donne à coeur joie en épouse volage. Elle sort dans la rue, et soulève sa jupe pour rajuster son bas au grand dam de son époux qui la suit partout. Il l'épie aussi par le trou de la serrure et cela est rendu à l'écran par des caches. Cette comédie annonce les comédies matrimoniales d'un Lubitsch et d'un DeMille. Délicieux.

dimanche 13 février 2011

Ditya Bolshogo Goroda 1914


L'Enfant de la Grande Ville

Un film d'Evgenii Bauer avec Elena Smirnova, Mikhail Salarov et Arsenii Bibikov

Maria (E. Smirnova) est issue d'un milieu pauvre. Elle est devenue couturière, mais elle rêve d'une vie meilleure. Un jour, elle croise dans la rue Viktor (M. Salarov) qui est à le recherche d'une femme innocente et désintéressée...

Ce film de quatre bobines de Bauer suit la destinée de Maria qui de pauvre petite couturière se transforme en monstre d'égoïsme et de cupidité. Il manque une partie du prologue du film qui nous montrait l'enfance de Maria. Si le film n'est pas tout à fait aussi réussi que d'autres Bauer, il est néanmoins fascinant à bien des égards. Avec le gros plan d'Elena Smirnova qui regarde rêveuse, par la fenêtre, la grande ville qui s'étale à ses pieds, il réussit à nous faire ressentir les espérances et la mélancolie de la jeune femme. Sa transformation en mondaine gâtée et vaniteuse est relativement rapide et pas entièrement convaincante. La caméra bouge d'une manière remarquable durant une soirée dans un cabaret avec un travelling étonnant. Bauer utilise aussi les surimpressions pour nous faire entrer dans les pensées de ses personnages. Aucun effet n'est gratuit. De même que l'utilisation incroyablement habile de draperies ou de rideaux qui fractionne l'espace, révèlant une autre partie de l'action. La fin est d'un extrême férocité montrant le cadavre de Viktor (qui s'est suicidé) sur les marches de la maison de Maria. Celle-ci enjambe son corps sans montrer beaucoup d'émotion. A nouveau, le jeu des acteurs est remarquable et la composition des images montre la maîtrise de Bauer.

samedi 12 février 2011

Nemye Svideteli 1914


Témoins Silencieux

Un film d'Evgenii Bauer avec Dora Chitorina, Alexander Kheruvimov et Alexander Chargonin

Nastia (D. Chitorina) est embauchée comme domestique dans une riche famille où son grand-père est portier (A. Kheruvimov). Le fils de famille, Pavel (A. Chargonin) s'intéresse à elle...

Avec ce drame explorant les rapports entre maître et valet, Evgenii Bauer (ci-contre) montre une fois de plus son immense talent de réalisateur, en avance sur son temps. La maisonnée est cloisonnée avec ses différents étages. Le sous-sol est l'antre des domestiques avec la cuisinière qui officie dans la cuisine. Le rez-de-chaussée est le seul endroit qui permet la rencontre entre les maîtres et les domestiques. Celui qui règne sur cet étage est le portier, un vieil homme portant moustaches, favoris et un uniforme galonné couvert de décorations. On reconnait le personnage d'Emil Jannings dans Der Letzte Mann (1924) dix ans avant sa création. On peut se demander si F.W. Murnau n'a pas puisé son inspiration dans ce film. A l'étage supérieur, les maîtres vivent leur vie. Nastia, jeune fille innocente, va se retrouver victime de son amour pour le fils de famille. Elle n'est guère qu'une passade pour ce fils gâté qui attend le bon moment pour se marier avec une jeune fille de la bonne bourgeoisie.
Le film n'épargne pas l'hypocrisie ambiante parmi ces bourgeois. Pavel épouse Ellen qui de toute évidence ne l'aime pas car elle passe son temps avec le meilleur ami de Pavel. Elle prend un malin plaisir à humilier Nastia dont elle connait les sentiments envers Pavel. La direction d'acteurs est absolument formidables. On aurait presque l'impression de voir un excellent drame anglais des années 40 tant les acteurs sont naturels et éloquents. Il faut ajouter à cela le sens inné de la composition de Bauer qui choisit toujours l'angle parfait pour révéler les intentions des personnages. Une petite merveille!

samedi 12 juin 2010

Trois Films d'Evgenii Bauer (1913-17)

Je reprend ce blog que j'avais négligé trop longtemps en repostant des commentaires sur des films muets découverts récemment.




Sumerki zhenskoi dushi (Le crépuscule de l'âme d'une femme, 1913) avec Vera Chernova et A. Ugriumov

Vera (V. Chernova) est malheureuse et solitaire dans sa famille issue de la haute société. Un jour, elle accompagne sa mère dans sa visite chez les pauvres. Elle rencontre Maxim un étudiant. Décidée à l'aider, elle retourne le voir. Mais, Maxim, se méprenant sur ses intentions, la viole. Elle le tue...

Avec les films de Sjöström et de Perret, c'est l'un des films les plus incroyables que j'ai pu voir du début des années 10. Bauer a une science de l'éclairage renversante et une composition picturale qui suit intimement les sentiments des personnages. C'est le plus beau film de 1913 que j'ai jamais vu avec L'enfant de Paris et Ingeborg Holm. J'ai d'ailleurs au du mal à croire qu'un film aussi raffiné et sophistiqué ait pu être réalisé en Russie dès 1913. On y sent l'influence du cinéma scandinave et danois. Mais, au delà, Bauer réussit à capturer l'âme russe telle qu'on la rencontre chez Tchékhov, Pouchkine ou Tourguéniev. L'histoire de Vera est celle d'une fille incomprise par sa mère qui est violée par un étudiant misérable et alcoolique. Elle réussit à surmonter ce traumatisme. Et lorsqu'elle rencontre le prince Dolski, elle lui avoue le crime qu'elle a commis. Il ne peut accepter ce qui lui est arrivé et Vera part. Elle devient actrice. En plus de son intrigue étonnante, le film offre une cinématographie d'une beauté inouïe. Il utilise la profondeur de champ et contraste les premiers plans dans la pénombre avec les arrière-plans lumineux. Il choisit aussi de nous montrer une vision subjective de Vera vue de haut par Maxim qui s'apprête à sauter sur sa proie. En plus, le jeu des acteurs est absolument remarquable loin de tout excès théâtral. Il est retenu et nous transmet leurs sentiments intimes par des mouvements naturels. Les acteurs sont totalement modernes.


Posle smerti (Après la mort, 1915) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Andréi vit comme un hermite avec sa tante. Il ne sort jamais, vivant dans le souvenir de sa mère morte. Un jour, il accepte d'accompagner un ami dans une soirée. Il y rencontre Zoya Kadmina (V. Karalli). Elle a le coup de foudre pour lui. Mais, il la repousse. Elle se suicide. Andréi est alors hanté par l'image de Zoya...

Avec cette adaptation d'une nouvelle de Tourguéniev, Bauer réussit encore un miracle de beauté et de poésie. Le film contient également un plan-séquence de trois minutes réalisé avec une caméra mobile qui suit Andréi au sein de la soirée mondaine. La caméra -montée sur roulettes- recule, fait un panoramique, repart et le suit. Absolument incroyable pour 1915 ! :shock: Mais, cet effet technique n'est pas là simplement pour faire de l'esbrouffe. Il tente de nous faire comprendre la gène d'Andréi et son malaise au sein de cette société qui lui fait peur. Vera Karalli, qui avait été une danseuse classique, est une héroine toute droite sortie des pages d'un roman russe avec son long cou de cygne et ses mouvements gracieux. Ses apparitions lors des rêves d'Andréi semble issues des portraits des pré-raphaélites. Une pure merveille.


Umirayushchii lebed (La Mort du Cygne, 1917) avec Vera Karalli et Vitold Polonskii

Gizella (V. Karalli) est née muette. Elle tombe amoureuse d'un jeune homme, mais se rend compte qu'il lui ment. Elle décide de se consacrer entièrement à la danse. Lors d'une représentation de 'La Mort du Cygne', un peintre, obsédé par la mort, la découvre et lui demande de poser pour lui...

Encore un très beau film avec Vera Karalli qui nous montre son talent de danseuse en interprétant La Mort du Cygne (créée par Pavlova quelques années plus tôt). L'idée centrale du film est à nouveau la mort. L'artiste peintre qui tente désespérement de peindre cette mort inaccessible semble l'avoir trouvée dans le visage triste de Gizella dans son costume du Cygne. Il ne surportera pas de la voir redevenue gaie après avoir retrouvé son amour de jeunesse. Le film est admirablement construit avec des cadrages picturaux, des ombres et des lumières remarquables. Une séquence onirique effrayante vient hanter Gizella, une scène qui va se révéler prémonitoire. Bauer est un esthète du cinéma qui sait admirablement raconter des histoires complexes. Sa carrière s'est malheureusement arrêtée nette en 1917 où il mourut d'une pneumonie. Si il n'a fait des films que durant 4 ans, il a néanmoins laissé une empreinte indélibile dans l'histoire du cinéma. A découvrir d'urgence.