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lundi 20 février 2017

Napoléon en DVD

Napoléon (1927) d'Abel Gance 

Une fois n'est pas coutume, je voudrais vous parler du coffret DVD publié par le BFI du chef d'oeuvre d'Abel Gance, Napoléon (1927) que les cinéphiles n'osaient plus espérer après des décennies d'attente. Et bien, il est maintenant vraiment là, disponible en 4 DVD (ou 3 Blu-ray) depuis le mois de novembre 2016 auprès du British Film Institute, amazon.co.uk, etc.

Bonaparte à Toulon (Albert Dieudonné)
Gance en 1925 lors du tournage en Corse*
Cette sortie est l'occasion de revisiter ce film magique qui n'était jusqu'ici disponible que dans des versions incomplètes ou des copies pirates issues des diffusions sur Channel 4 dans les années 1980. Autant dire que nous repartons de zéro avec cette magnifique restauration réalisée par Kevin Brownlow avec le British Film Institute qui dure 5h31, entièrement teintée et virée, et avec la superbe partition du compositeur Carl Davis. La restauration de ce film fut une épopée en elle-même comme me l'avait racontée Kevin Brownlow lors d'une interview en septembre 2008. Commencée à la fin des années 1960, elle avait été couronnée une première fois par une projection en novembre 1980 à Londres sous la direction de Carl Davis d'une copie de 4h50 qui souleva
Saint-Just (Abel Gance)
l'enthousiasme des spectateurs et cinéastes présents. C'est en 1981 qu'il fut présenté dans une version écourtée et accélérée (4h) au Radio City Music Hall de New York avec une autre musique signée Carmine Coppola sous les auspices de son fils Francis Ford Coppola. Dans les décennies qui suivirent, Kevin Brownlow continua son travail de dentellière pour améliorer sa restauration avec des séquences supplémentaires et des éléments de meilleure qualité. Ce travail au long cours se termina en 2000 avec une nouvelle restauration de 5h31 teintée et virée. A cause des problèmes de droit (Coppola Vs. BFI), cette version a été bloquée pendant 16 années avant d'être enfin numérisée pour faire un DVD. 
Triptyque final

On peut maintenant admirer l'excellente qualité de cette copie réalisée à partir d'éléments très divers et qui forme un tout parfaitement cohérent grâce à un étalonnage impeccable. En plus, le teintage numérique est superbe, réussissant même à recréer des teintages et virages complexes que plus personne ne sait faire chimiquement comme ce viré bleu-teinté rose pour figurer l'aube sur les Sanguinaires (voir ci-dessous).

Jules Kruger avec sa caméra lors du tournage à Briançon
des séquences de Brienne*
Avoir un DVD de ce film est aussi l'occasion de pouvoir l'explorer à l'envie et cela permet de passer du temps à redécouvrir des séquences excitantes ou émouvantes. Il faut le répéter ce film n'est pas une pièce de musée ni un pensum qui provoque l'ennui. Gance a conçu un film épique à hauteur de spectateur qui est parfaitement équilibré en action, suspense et même humour. Je l'avais déjà comparé à Alexandre Dumas pour sa manière romanesque de réécrire l'histoire de France en mêlant fiction et vérité. Il veut nous faire revivre la Révolution Française en utilisant des méthodes révolutionnaires, techniquement parlant. La caméra cesse d'être immobile sur un trépied. Le caméraman la transporte attachée sur sa poitrine. De multiples autres procédés sont inventés pour la déplacer sur une luge, un pendule, une bicyclette, etc. Chacune de ces prouesses techniques est au service du récit et ne cherche pas à être une simple prouesse sans objet. Ainsi, une caméra est fixée sur le dos d'un cheval lors de la fuite de Bonaparte à cheval
en Corse. D'ailleurs, je voudrais mentioner ici que la caméra embarquée à dos de cheval est une caméra Debrie modifiée par l'ingénieur Simon Feldman avec un moteur à air comprimé (comme il l'a dit à Brownlow lors d'une interview) et pas du tout l'Aéroscope Proszynski, une imposante caméra à air comprimé, comme je l'ai entendu plusieurs fois à des conférences à la Cinémathèque française. 
Gance dirige à coups de révolver en Corse*
Il faut aussi saluer la performance des acteurs que Gance a réussi à galvaniser en utilisant parfois des méthodes étranges. Armé d'un révolver, il dirige la famille Bonaparte en Corse lors de sa fuite (voir ci-contre). Mais, Gance est souvent plutôt dans la démonstration du rôle comme pour la scène des Trois Dieux où il mime à Danton (Alexandre Koubitsky) ce qu'il doit faire. Ces formidables scènes de tournage sont visibles dans le documentaire de Kevin Brownlow, Abel Gance - The Charm of Dynamite (1967) qui est offert en supplément sur le 4e disque.
A Billancourt, Gance dirige les Trois Dieux*
Grâce à la superbe qualité de l'image, on peut admirer les compositions de Gance que ce soit en extérieurs ou en studio et qui est encore plus sensible avec le teintage.
Préparation de la bataille à Toulon

Les Gendarmes à la poursuite de Bonaparte en Corse
A la Convention, l'ombre de Bonaparte sur la déclaration des
droits de l'homme et du citoyen
Sous la pluie battante à Toulon
Laetitia (Eugénie Buffet) à bord du Hasard
retrouve son fils
Bonaparte enfant à Brienne (Vladimir Roudenko)
L'un des éléments les plus importants de cette restauration outre la qualité de la copie est sans aucun doute la magnifique partition composée par Carl Davis. Davis l'a enregistrée dans des conditions optimales, comme pour un disque de musique classique, dans un studio dédié avec un des meilleurs orchestres londoniens, le Philharmonia Orchestra. Et le résultat est là: une dynamique, une richesse dans les détails et les couleurs juste époustouflante. Davis ne se contente pas de citer les grandes oeuvres de Beethoven ou Mozart. Il a travaillé avec de grands orchestrateurs comme Colin et David Matthews, qui sont eux aussi compositeurs. (Colin Matthews est également l'auteur d'une version reconstruite de la 10e symphonie de Mahler). C'est tout simplement le plus bel enregistrement musical pour un film muet que j'ai jamais entendu. De plus, Davis est l'un des rares compositeurs capables de suggérer les émotions intérieures des personnages au lieu de rester à la surface des choses. Il est également insurpassable pour les scènes de bataille qu'il sait orchestrer de façon à guider notre regard vers les moments importants, tout comme pour sa partition pour Intolerance (1916) de D.W. Griffith.
L'Armée d'Italie (à La Garde près de Toulon)
Et puis, il y a le triptyque final. Ce moment de cinéma unique qui évidemment est fait pour être vu sur grand écran. Cependant, la magie de cette séquence agit malgré tout sur mon petit écran de télévision. Les restaurateurs du BFI ont réussi à produire une image presque sans raccords entre les trois panneaux qui montre le travail incroyables des techniciens et opérateurs qui travaillaient avec Gance. Le Cinérama avant sa création. On termine le visionnage en chantonnant "Le Chant du départ" de Méhul. Un vrai bonheur.
La Cinémathèque française a dit qu'elle ferait sa propre restauration. Cela sera très difficile de surpasser ce DVD.

Vous pouvez lire sur ce blog l'interview de Kevin Brownlow à propos de Gance et celle de Carl Davis à propos de sa partition. Et je vous recommande la lecture de l'ouvrage de Kevin Brownlow, Napoleon, Le grand classique d'Abel Gance (Armand Colin, 2012) que j'ai traduit en français.

[Les captures d'écran suivies d'une étoile proviennent du documentaire The Charm of Dynamite.]

dimanche 23 novembre 2014

Les Gaz mortels 1916

Un film d'Abel Gance avec Léon Mathot, Maud Richard, Emile Keppens, Doriani et Maillard

Le professeur Hopson (Maillard) travaille sur les venins de serpent avec son aide Mathus (Léon Mathot). Alors que la guerre est déclanchée, il accepte de travailler au développement de gaz asphyxiants pour le compte du ministère de la guerre...

En 1916, Abel Gance travaille pour la société Film d'Art. Il tourne simultanément, près de Cassis, deux longs métrages Barberousse (1917) et Les Gaz Mortels. Ces deux films sont des mélodrames aux péripéties dignes des sérials de Feuillade ou de ceux réalisés aux Etats-Unis. En voyant cette oeuvre de Gance, il est d'ailleurs évident que le jeune cinéaste est très inspiré par les nouvelles techniques américaines de montage où l'on alterne gros plans, plans moyens et plans larges dans un rythme nerveux qui fait la part belle au suspense contrairement au cinéma français qui était resté fidèle aux techniques d'avant-guerre du plan large au rythme plus lent. Contrairement à Barberousse, Les Gaz mortels est en lien avec l'actualité de l'époque en ce qu'il s'intéresse aux gaz de combat qui commencent à être utilisés sur le front. Même si les personnages ne sont pas impliqués directement sur le front, il montre comment l'idée de 'gazer' l'ennemi peut devenir acceptable pour un scientifique pétri d'humanité. Gance combine donc des éléments d'actualité avec des personnages de mélodrame typique comme le couple de cousins (Emile Keppens et Germaine Pelisse) qui tentent d'éliminer le savant et son petit-fils pour capter un héritage. Le montage du film rappelle plus un film américain dans le style de ceux de D.W. Griffith que ceux de Feuillade. Gance a bien compris où se trouvait le futur de l'écriture cinématographique et quelques années plus tard, il innovera encore plus que les cinéastes américains. Ces Gaz mortels sont donc menés tambour battant avec montage alterné et montée du suspense. Il est fort dommage que la copie de ce film soit issue d'un contretype médiocre qui ne permet pas d'apprécier à plein le travail remarquable de Léonce-Henry Burel derrière la caméra. Un Gance important de sa première période.

dimanche 9 novembre 2014

J'accuse (1919) d'Abel Gance à la Salle Pleyel le 8 novembre 2014

Edith Laurin (Maryse Dauvray) et Jean Diaz (Romuald Joubé)

J'avais découvert, éblouie, sur grand écran cette superbe restauration du film de Gance en octobre 2009 au Festival de Pordenone en Italie (Giornate del cinema muto). J'avais alors écrit une critique enthousiaste à mon retour du festival. Voici mes impressions d'alors:
Ce film d'Abel Gance est sorti en DVD l'année dernière aux USA chez Flicker Alley. La restauration réalisée par le Nederland Filmmuseum, Amsterdam et Lobster Films Paris a été faite à partir d'éléments divers et offre la version la plus longue à ce jour du film. J'ai vu -bien entendu- plusieurs fois le film sur ce DVD. J'en avais tiré que les éléments mélodramatiques réduisaient l'impact du 'réveil des morts' de la partie finale. Avant la projection, j'ai pu parler avec diverses personnes qui avaient été impliquées directement dans cette restauration. Toutes sans exception avaient les mêmes réserves sur le contenu mélo et le jeu des acteurs. J'ai également discuté avec le musicien en charge de l'accompagnement, Stephen Horne. Cet excellent pianiste et compositeur anglais avait passé du temps à regarder le film pour bien l'assimiler sans pour autant mettre par écrit sa musique. Il arrivait devant ce marathon (3H15!) avec une certaine tension mais avait déjà des idées bien arrêtée en ce qui concernait certains éléments comme les chansons françaises traditionnelles du début du film.
J'aurais du retourné sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler du mélodramatisme excessif du film. D'abord cette copie est une pure merveille de clarté et d'homogénéité (quand on sait que les éléments étaient très divers!). La photographie de Léonce-Henri Burel dégage une poésie incroyable aussi bien dans les scènes d'extérieurs où on sent littéralement le frémissement du vent dans les branches et on a l'impression d'entendre les ruisseaux qui courrent. Les scènes au bord de l'eau avec Romuald Joubé et Marise Dauvray sont sublimes de beauté. Certes, cette beauté est visible sur le DVD, mais, sur cette copie 35 mm, c'est incomparable. Quant au jeu des acteurs, l'aspect excessif disparait sur grand écran où leur ampleur soudain devient juste. Comment expliquer cette différence ? Ce n'est pas la première fois qu'un film se révèle à moi sous un nouveau jour sur grand écran, mais, cette fois-ci, c'est particulièrement troublant. D'abord, il y a le problème de la vitesse de projection. Apparemment, il y a eu d'âpres discussions avant le festival: 16, 17 ou 19 im/sec? Finalement, David Robinson, le directeur du festival, m'a confirmé que le film est passé à 17 im/sec, un compromis entre le DVD (à 19) et les 16 im/sec proposées par Kevin Brownlow. A cette vitesse, tout tombe en place. Les mouvements restent légèrement rapides dans les scènes d'action, mais pour les scènes intimes, c'est parfait. Et puis, il y a la musique. Stephen Horne nimbe le film d'une poésie et d'une subtilité qui élimine entièrement le grotesque de certaines scènes. Son interprétation du personnage de Maria Lazare, qui est un revanchard particulièrement caricatural, est formidable: il lui offre un thème comique qui donne de l'ampleur au personnage au lieu de le ridiculiser. De même, Séverin-Mars, la brute épaisse, a ici une épaisseur humaine que je ne soupçonnais pas. Le film tomble en place, tel que Gance l'avait voulu. Une vision poétique, complexe et parfois très ambiguë de la guerre et de ses conséquences. Les intertitres qui sont parfois un peu ronflants (le traducteur américain des intertitres m'a parlé de  'purple prose' = style ampoulé!) prennent soudain toutes leurs places. Il s'accordent avec le style visuel du film. Contrairement aux Ten Commandments de De Mille, que j'ai vu également au festival, ils ne suscitèrent pas le rire. D'ailleurs, il y avait une émotion visible dans le public. On sentait une tension et une attention inhabituelle. Après un tout petit entracte, le film a repris son cours et Stephen Horne s'est à nouveau surpassé pour la dernière partie. Toutes les personnes auxquelles j'ai parlé à la fin du film ont dû reconnaître qu'ils avaient été vraiment émus par le film et les personnages. Un film comme celui-ci ne peut être vu que sur grand écran avec un accompagnement musical 'live'. La musique de Stephen Horne était particulièrement remarquable en indiquant les sentiments intimes des personnages et l'atmosphère d'une scène sans la souligner excessivement. (D'autant plus que le film a été présenté à Amsterdam récemment avec un accompagnement de guitare électrique complètement raté.)
J'ai pu observé à quel point Kevin Brownlow était tendu avant la projection de ce film qui lui tient particulièrement à coeur. Il a été totalement justifié par cette projection : ce film est effectivement une expérience émotionnelle qu'il faut avoir vécue.
On ne peut que regretter que cette restauration n'a toujours pas été programmée en France. Gance semble toujours appartenir à la liste des cinéastes 'maudits' en France... Et le film est considéré par certains comme un 'poison pour le public'. Mais quand une restauration de cette envergure est réalisée, il serait bien qu'une institution quelconque offre une projection au public français avec -de préférence- une très bonne musique (la partition orchestrale de Robert Israel ou le piano de Stephen Horne).
P. Schoeller
Cinq ans plus tard, J'accuse  a enfin droit à sa première française, en grandes pompes, avec tous les corps constitués, à la Salle Pleyel. Le film ne semble pouvoir être montré dans notre pays que dans un cadre officiel: la commémoration de la Grande Guerre. Pourtant de nombreux festivals internationaux n'ont pas attendu cette commémoration pour projeter le film qu'ils considéraient comme une oeuvre importante dans  l'histoire du cinéma mondial. Même avec 6 ans de retard depuis la première projection du film, il faut quand même se réjouir que J'accuse ait enfin droit à une projection publique. Pourtant Arte claironnait dans ses communiqués de presse que nous allions avoir droit à une "première mondiale". En fait, la chaîne franco-allemande ne parlait pas du film, mais de la nouvelle partition commandée au compositeur français Philippe Schoeller pour l'accompagner. Comme c'est pratiquement toujours le cas pour les commandes d'Etat, on a choisi un compositeur contemporain dans la mouvance de l'IRCAM. Dans de nombreuses interviews relayées par la presse, Schoeller nous a expliqué sa technique pour accompagner le film. J'ai été assez sidérée de l'entendre dire lors une interview à France Musique le 4 novembre dernier que, pour composer cette partition, "il ne faut pas trop regarder le film." [sic] En fait, sa perception de la musique pour le cinéma muet est parfaitement cohérente: il vaut éviter d'illustrer l'image. Comme il le dit, dans un langage aussi abscons que sa musique: "La musique n’a pas besoin de dire ce qui est déjà dit. Elle aspire à révéler l’indicible. Il lui faut garder une distance, se contenter d’enrober le film en se choisissant quelques couleurs, climats ou nappes expressives qui alors structurent le discours en fonction de champs sémantiques récurrents." De la théorie à la pratique, il y a un monde. La partition que nous avons entendue à la Salle Pleyel n'était certainement pas illustrative. Si à l'écran on chantait la Marseillaise ou une chanson populaire (mentionnée dans les intertitres), la musique de M. Schoeller les ignorait totalement. Après tout, ce parti pris peut avoir un sens si la musique réussit à magnifier les sentiments et les émotions des personnages. Hélas, nous n'avons entendu qu'une grisaille sonore qui ignorait superbement les éléments de l'intrigue, en particulier les moments d'humour. Il y a un malentendu à clarifier. Abel Gance n'était pas un cinéaste cérébral. C'était un émotif, un instinctif qui repondait à ses émotions profondes. Ses images étaient le reflet de celles-ci. Alors, pourquoi devrait-il être illustré par une partition purement conceptuelle et abstraite qui ne répond pas aux émotions des personnages? C'est un non-sens. Il existe pourtant des compositeurs de talent en France comme Amaury du Closel qui a fait une superbe musique pour Michel Strogoff (1926) ou Marc-Olivier Dupin pour Monte-Cristo (1928) qui savent se mettre au service des images. 
C'est grâce au talent de Gance que le film survit à ce traitement. Le manque d'empathie de la musique ne m'a empêchée de suivre avec intérêt ce mélodrame transcendé par la beauté des images et le lyrisme de son réalisateur. Tous les acteurs donnent le meilleur d'eux-mêmes ; Maryse Dauvray, Séverin-Mars et Romuald Joubé sont réellement possédés par leurs personnages auxquels ils donnent une vérité sans pareil. L'intensité émotionnelle vient aussi du travail sur la lumière avec des clairs-obscurs magiques. Alors, il faut profiter de cette commémoration pour découvrir le film sur grand écran dans de nombreuses projections (accompagnées au piano) à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, à la Cinémathèque française et à Compiègne. 

jeudi 5 décembre 2013

Napoléon (1927) d'Abel Gance au Royal Festival Hall le 30 novembre 2013

Napoléon à Londres le 30 novembre 1980
La projection du Napoléon le 30 novembre dernier marque exactement le 33e anniversaire de la première présentation du film restauré par Kevin Brownlow avec la partition de Carl Davis, cette dernière étant un des éléments les plus importants de cette restauration. Depuis cette première projection avec orchestre (antérieure même à la projection new-yorkaise de janvier 1981 avec la partition de Carmine Coppola), le film a pris de l’ampleur. De 4h50, il est passé à 5h31, des erreurs de montage ont été corrigées et la qualité des éléments a été grandement améliorée.
C’est dans des conditions optimales que le public londonien a pu apprécier ce film français monumental avec en prime un des tous meilleurs orchestres de Londres, le Philharmonia Orchestra dirigé par Carl Davis lui-même. La salle archi-pleine a réagi au quart de tour à tous les mots d’auteur et autres clins d’œil dont Gance a parsemé son film. C’était un sérieux contraste par rapport à l’expérience particulièrement pénible que j’avais vécu à la Cité de la Musique en décembre 2009 où avait été présenté une restauration ancienne de Kevin Brownlow (de 1983) avec la partition sinistre de Marius Constant en décalage total avec le film. J’avais fui la salle au premier entracte, profondément déprimée par cette partition lugubre, de voir le public s’ennuyer mollement et d’entendre les ricanement d’autres spectateurs.
Assister à une projection de Napoléon, c’est un marathon. Mais, il n’y a pas de temps morts. Les deux premières heures passent à une rapidité confondante. Gance concentre dans la première partie une quantité d’innovations techniques incroyables : caméra portée, sur une luge, à dos de cheval, suspendue sur un pendule, écran divisé, montage frénétique, grand angle, etc. Cette débauche d’innovations pourrait n’aboutir qu’à une série de séquences pour épater le spectateur. En fait, Gance utilise toujours la technique au service de la narration. Il nous plonge dans l’univers de l’école de Brienne et de la Révolution française avec une acuité visuelle qu’il ne renouvellera jamais par la suite.
Carl Davis part d’un principe qui me semble évident : la primauté doit rester au film lui-même. Il n’est pas question de tirer la couverture à lui en ignorant le rythme, l’émotion et l’ambiance générale du film. Il met donc en lumière les personnages de Gance avec leurs émotions directes : amour, solitude, désespoir, passion. Il ne cherche pas un second degré qui n’existe pas dans le langage visuel de Gance. Il illustre à la perfection les états d’âme du petit Bonaparte victime de ses camarades tout autant que la montée en puissance de la Marseillaise au couvent des Cordeliers. Quand on songe que Carl Davis a composé cette partition en seulement trois mois et à une époque où la composition pour le cinéma muet n’était pas encore revenue à l’ordre du jour, on ne peut que tirer un coup de chapeau à l’auteur. En mêlant les compositeurs de l’époque napoléonienne (Beethoven, Haydn, Mozart, Gossec, Dittersdorff) à ses propres thèmes (en particulier celui de l’aigle), il recrée l’ambiance dans la laquelle vivait tous les personnages à l’écran. Il ne faut pas oublier que la période révolutionnaire le fut aussi au niveau musical. Beethoven révolutionnait la symphonie et secouait la tradition classique pour faire éclore le Romantisme.
Le spectateur français se demande toujours comment réagir face au personnage de Napoléon, les préjugés entrent en scène et empêchent parfois d’apprécier le film de Gance tel qu’il est : un grand livre d’images animées, épique, flamboyant avec l’humour d’un Alexandre Dumas. Le public anglais ne se pose pas ce genre de questions et apprécie tous les aspects humoristiques.
Cette dernière restauration est teintée et virée. Si les teintes ambrées apportent une chaleur bienvenue à de nombreuses scènes comme pour la Marseillaise, par contre le teintage rouge rend parfois certaines scènes difficiles à distinguer. Le meilleur exemple est la bataille de Toulon. Entièrement tournée en studios, Gance réussit le tour de force de suggérer les éléments déchaînés, la pluie battante, la boue et les morts qui s’entassent. Alors que dans la version de 1983 en noir et blanc, cette scène m’avait beaucoup impressionnée par sa construction, j’ai eu ici beaucoup de mal à en suivre le déroulement à cause du manque de contrastes apportés par le rouge et les lumières réverbérées de l’orchestre. Elle en a d’ailleurs dérouté plus d’un. Elle mérite cependant d’être revisitée car c’est une magnifique réussite mêlant chaos et intimité superbement accompagnée par l’Egmont de Beethoven. Cette scène n’était pas à son avantage ce samedi à cause des problèmes précités.
Le triptyque final est un moment inoubliable pour tout spectateur qui a eu la chance de le voir ainsi projeté sur grand écran. Deux rideaux s’écartent et révèlent soudain un écran trois fois plus large sur lequel un immense panorama (une carrière près de La Garde figurant l’entrée en Italie) apparaît. Pour cette séquence magique, Carl Davis a utilisé des variations sur Le Chant du départ de Méhul qui furent composées par Honegger lors de la première du film. Davis réitère les motifs principaux qui sont couronnés par une Marseillaise flamboyante et un drapeau tricolore qui apparaît à l’écran. Cette célébration de la France révolutionnaire – que nous n’oserions peut-être pas réaliser en France - donne à Londres une sorte d’exaltation de 14 juillet festif et joyeux. Napoléon est une expérience totale, visuelle, émotionnelle et musicale dans cette restauration. C’est un moment unique pour tout spectateur qui a eu la chance d’y participer.
Si vous voulez en savoir plus sur le film, vous pouvez lire mes interviews de Kevin Brownlow et de Carl Davis ou lire le livre de Kevin Brownlow sur la restauration du film (dont je suis la traductrice). Vous pouvez aussi jeter un oeil à une scène perdue du film dont j'ai retrouvé et animé des photogrammes.

jeudi 4 avril 2013

Napoléon et Capellani (III)


Quelques nouvelles critiques du livre de Kevin Brownlow, Napoléon - Le grand classique d'Abel Gance, dont je suis la traductrice:

Sur le site DVDClassik par Jérémie de Albuquerque:

Pas besoin d’avoir vu Napoléon vu par Abel Gance pour lire cet ouvrage : chaque partie se dévore comme un bon roman d’aventures, porté par le style très fluide et la passion de Brownlow. Son récit commence par la découverte d’un fragment du film sur une vieille copie 9,5 mm, durant son adolescence. Subjugué par les images, il se lance dans une quête sans fin pour obtenir la version la plus complète. Cherchant à récupérer le plus de copies différentes possibles, il rencontre sur sa route moult obstacles, au premier rang desquels la Cinémathèque française : cette dernière lui mettra régulièrement des bâtons dans les roues mais lui offrira, souvent involontairement, certaines de ses plus grandes découvertes.

Et sur le site Forgotten Silver par Loic Guitton:

Des premières tentatives de « reconstructions » réalisées en amateur (à l’aide notamment de bobines dénichées au puces de Saint Ouen) jusqu’aux travaux minutieux opérés avec différentes cinémathèques internationales (et notamment les relations parfois conflictuelles avec un Henri Langlois au comportement jalousement « conservateur »), le livre se dévore telle une enquête historique d’un archéologue à la recherche du Graal. C’est également, en filigrane, un portrait intime et très touchant de Gance (en même temps que de Brownlow), dans lequel transparaît à chaque ligne le respect et l’admiration (sans flagornerie, puis l’ouvrage n’est pas tendre avec lui à plusieurs reprises) de l’auteur pour cette figure du 7ème art. ..Indispensable.

Quant à mon livre, Albert Capellani - Cinéaste du romanesque, j'ai été interviewée à son sujet par Jean-Max Méjean pour Le Nouvel Observateur:


À l’époque du tout numérique, du film d’action et des effets spéciaux à outrance, Christine Leteux se penche à son tour sur le cinéma muet et nous révèle une perle inconnue en France. En effet, qui a déjà entendu parler d’Albert Capellani au pays de la soi-disant cinéphilie? Même pas moi, c’est dire ! L’occasion de le (re)découvrir, grâce à ce joli livre d’historienne passionnante et une rétrospective à la Cinémathèque française, arrive à point nommé. En attendant une pluie de DVD et le cinéma dont Christine Leteux rêve pour nous montrer tous les films que ni la télé, ni l’industrie cinématographique ne diffusent. Alors que notre patrimoine muet regorge de chefs-d’œuvre. 


jeudi 7 février 2013

Napoléon - Le grand classique d'Abel Gance de Kevin Brownlow (II)

Voici une première critique du livre de K. Brownlow que j'ai traduit.

Le Nouvel Observateur, 7 février 2013:

"En 1983, au Palais des Congrès, on a vu enfin la copie restaurée de Napoléon, long de cinq heures et quinze minutes. Un choc. Depuis sa première projection à Paris en 1927, le film n'a cessé d'être tronqué, coupé, mutilé. Il fallait un dingue de cinéma, comme Kevin Brownlow, pour en retrouver des bribes, alors qu'Abel Gance y avait renoncé. Ce livre passionnant est le récit de cette quête de quarante ans. Dans les foires, les brocantes, les cinémathèques, les boutiques, les cabines de projection, les marchés, Brownlow remonte le patchwork du film - et de sa propre vie. Un oscar d'honneur lui a été décerné en 2011." 
François Forestier

mercredi 28 novembre 2012

Napoléon - Le grand classique d'Abel Gance de Kevin Brownlow (I)

La première traduction française de l'ouvrage essentiel de Kevin Brownlow sur le chef d'oeuvre d'Abel Gance sort aujourd'hui en librairie. Je suis la traductrice de ce magnifique ouvrage qui relate le tournage épique et la reconstruction non moins épique réalisée par Kevin Brownlow. Vous pourrez entrer de plein pied dans le tournage du film et assister aux moments de bonheur et de désespoir du réalisateur. Quant à la reconstruction du film, c'est un projet de longue haleine, avec des embûches innombrables, qui a demandé une obstination de tous les instants. Ce livre est à la fois autobiographique et un roman policier haletant. Vous pouvez dès maintenant lire l'interview de Kevin Brownlow que j'ai réalisée à propos du film de Gance et jetez un oeil sur une animation d'une scène de Napoléon.

Kevin Brownlow et un costume d'enfant de la séquence de Brienne

lundi 18 juillet 2011

Napoléon vu par Abel Gance 1927


Je voudrais poster ici cette très intéressante critique d'époque du Napoléon de Gance. Le critique Jean Tedesco n'a vu que la première présentation à l'Opéra du film. Il faut le préciser car cette version était amputée par rapport à la version définitive présentée en mai 1927. En tous cas, je trouve que cette critique est équilibrée dans ses louanges et ses regrets. Il faut remarquer que les scènes plus légères semble échapper à Tedesco. Il faut dire que la présentation du film a été gâchée par une partition musicale inappropriée. Arthur Honegger avait quitté le navire avant la première après une dispute avec Gance. Ce dernier ne cessait de modifier le montage du film et rendait le travail du compositeur impossible.
****
Jean Tedesco, Cinéa-Ciné Pour Tous, 15 avril 1927 :
Depuis la représentation de gala à l’Opéra, le 7 de ce mois, du film considérable d’Abel Gance, les opinions les plus variées fleurissent de toutes parts, les unes timides, les autres définitives. C’est un véritable printemps d’opinions brusquement écloses, où la discrétion d’un muguet se mêle à une arrogance de pivoine. Après un hiver d’indifférence qu’aucun film nouveau, hors Métropolis, ne dégela, voici enfin un peu de chaleur, un peu de fièvre.
C’est que le soleil, cet ami de Bonaparte, brille effectivement sur cette œuvre grandiose. Sachons gré à l’auteur d’avoir donné un rôle dès le début de l’action, à ce qu’il est convenu d’appeler l’astre du jour. Pous notre part, nous lui accorderons plus d’importance qu’à bien des comédiens, même excellents, qui abondent dans cette fresque d’histoire. Le soleil, suspendu au-dessus des rivages de la Corse, voilà bien le fond du film, l’âme qu’il ne faut pas qu’on oublie : chaleur, fièvres communes au héros de la Révolution et au poète silencieux qui, de nos jours, a tenter de clamer pour sa gloire un grand hymne d’images.
De cette réalité visible, les uns parraissent profondément imprégnés et ne trouvent pour le Napoléon d’Abel Gance que cris d’enthousiasme et délirantes épithètes ; les autres, qui se comptent en grand nombre à Paris, n’ont pas voulu s’en convaincre et, dès lors, la toile d’idéal sur laquelle l’auteur a tendu ses rêves disparaissant, un certain trouble s’empare des esprits et la critique a beau jeu. Il nous serait facile de choisir cette seconde attitude, assurément plus commode. Nous préférerons nous maintenir sur la position première, tout en soumettant à notre grand créateur d’images quelques réflexions qui n’ont d’autre but que de toucher à l’esthétisme même du cinéma.
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A cette époque de formation, il nous paraît que le cinéma oscille entre plusieurs points. Réalisme, romantisme, impressionnisme, symbolisme se disputent ses faveurs et c’est déjà le baptème d’un art véritable que ces querelles d’école où se retrouvent les grandes crises de la peinture et de la poésie. Abel Gance paraît avoir résolument opté pour le romantisme symbolique. Il est possible qu’il ait porté cette forme hugolesque du cinéma actuel à un haut degré de perfection. Il faut alors regretter qu’il ne s’y soit pas tenu plus strictement, au risque d’amputer son rêve total et d’en sacrifier quelques lambeaux délicats. Il y a dans Napoléon, une alternance de grandeur poétique et de description historique ; un côté « chronique » et même Alexandre Dumas père crée un certain pittoresque, avec effets de surprises que, personnellement, nous trouvons indigne de l’inspiration profonde d’une pareille œuvre. Des personnages mystérieux apparaissent, agissent un instant très court, puis disent leur nom devenu immortel comme pour étonner la postérité que nous sommes. C’est à ce moment-là que le cinéma se révolte et trahit ses amants le splus fervents. Cinéma ne veut pas dire d’historiettes et j’ai bien peur que l’Histoire elle-même, du moins sous l’apparence d’une docte dame pleine de souvenirs, n’obtienne pas sa grâce. De même la philosophie historique ne trouve pas place sur l’écran. Nous l’avons senti à certains passages de Napoléon où Saint-Just vient en quelques sous-titres nous résumer l’idéal de la Révolution Française et prophétiser sur l’avenir des Républiques ; nous l’avons senti encore lorsque Bonaparte s’explique avec les fantômes de la Convention et qu’il développe rapidement sa pensée sur la République Universelle. Sans doute est-il naturel qu’Abel Gance lui-même, empruntant l’apparence de Saint-Just, ait désiré exprimer la pensée révolutionnaire et rappelé à tous ceux qui l’ont oublié combien son héros était le fils de la Révolution ; il n’en est pas moins vrai qu’à partir de ce moment le cinéma est en suspens, exactement comme si les appareils de projection étaient arrêtés, et qu’il ne retrouve sa vie véritable que dans le mouvement des images expressives par elles-mêmes.
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Nous avons trop de confiance dans le talent d’Abel Gance et trop de sympathie pour la flamme qui l’anime pour ne pas oser ici le fond de notre pensée. Le cinéma, porté à un poit élevé de perfection, est un paroxysme de l’expression ; on ne peut lui demander trop – il faut savoir choisir. Or, par une technique extrêmement poussée, grâce à laquelle nous apprenons à connaître une cinégraphie savante comparable à la musique pareillement dénommée, par un art prodigieux de la prise de vues, un sens étonnant du rythme, une acuité de vision qui lui permettent de lire aisément plusieurs images rapides superposées. Gance est un paroxiste du cinéma moderne. Un tel homme ne peut demander au spectateur de le suivre pendant douze mille mètres sans fatigue ; il le sait bien et repose son public par d’agréables petites histoires du passé, l’aubergiste Fleury, le désespoir de la douce Violine, la merveilleuse Tallien aux jambes nues, la leçon de Talma à Bonaparte, la partie d’échecs avec le général Hoche, mille scènes du même ordre, traitées avec un art délicat et consommé, mais, nettement en dehors du cadre. Il ne s’agit pas ici d’une critique stérile, faite pour inspirer le regret de ce qui aurait pu être évité, mais simplement d’un essai de conclusion, d’enseignement.
A notre sens, il convient d’accepter le Napoléon d’Abel Gance tel qu’il est, avec ses qualités et ses faiblesses et d’en aimer indistinctement tout ce qu’il faut en aimer, le lyrisme impénitent, la technique vertigineuse, l’abondance généreuse, la délicatesse photographique, la composition de certains rôles. Passons sur la Marseillaise du début. Réalisé avec une maîtrise peu commune, rythmée avec un art consommé, ce prélude souffre d’un défaut initial de présentation. Un chant n’est pas photogénique, en dépit des efforts d’un Gance ; nous ne pouvons apprécier pleinement ces plans rapprochés de « têtes lyriques », ouvrant la bouche toute grande et nous rappelant l’impuissance du cinéma à évoquer le son. Hélas, ce ne sont point les choristes de l’Opéra qui comblèrent cette lacune. Une impossibilité qui appartenait au domaine du spectacle a trahi ici, nous semble-t-il, l’intention audacieuse de l’auteur. Passons donc à l’ouverture du film, qui est plutôt cet étonnant parallèle entre la tempête de la Convention et la tempête qui secoua sur la mer la barque fragile où Bonaparte fuyait la Corse. Précédé d’un exposé excellent du pays natal, de sa maison, avec de remarquables surimpressions du héros légendaire chevauchant parmi les souvenirs, ce morceau est simplement grandiose. On y retrouve, dans le double tumulte de la Nature et de l’Humanité, la plus grande puissance d’un art silencieux, irrésistiblement évocateur et capable de présenter un simultanéïsme visible. Ce fut alors que nous eûmes la révélation des trois écrans. Les rideaux à l’italienne s’écartèrent et la projection devint triple, intensifiant considérablement l’impression produite, agrandissant le champ de vision au point de l’éblouir, multipliant par un coefficient inestimable l’émotion du spectateur. Remarquons qu’il s’agit bien ici d’une triple extension de la prise de vues, par trois appareils synchronisés, et non pas seulement d’un augmentation de la surface de projection. Mais les trois écrans servent à Gance à mille fins diverses. Trois actions peuvent s’y passer en même temps, ou bien uen action centrale et deux actions secondaires, ou bien encore d’une action symbolique se glissant au centre d’une action parallèle. C’est ce dernier cas qui fut réalisé quand nous vîmes sur l’écran central apparaître une mer déchaînée et l’embarcation du futur maître de l’Europe, cette image symbolique encadrée par les vues orageuses de la Convention en désordre, attendant son destin. Ce morceau gigantesque, qui termine la première partie de Napoléon, nous offre déjà un grand nombre de combinaisons nouvelles appliquées à l’écran multiple, nou entraîne véritablement bien au-dessus des problèmes actuels du cinéma ; il en jaillit une forme saisissante du symbolisme direct, pour ainsi dire réaliste.
Ce n’est qu’à la fin de la troisième partie, avec le départ de l’Armée d’Italie que nous retrouvâmes cette joie inédite. Ce final de grande envergure est amené par une excellente psychologie vivante de Bonaparte depuis sa rencontre avec Joséphine de Beauharnais jusqu’à son rapide mariage et ce départ pour l’Etat Major qui est traité dans un mouvement de premier ordre. Gance a donné là une image inoubliable du Corse aux joues creuses, aux yeux de fièvre, qui, s’étant donné trois mois pour conquérir l’Italie avec quarante mille francs et une poignée d’hommes écrivait à Joséphine : « Je te donne mille baisers mais ne m’en donne pas car ils me brûlent le sang ! »
Superposition d’images, alternances, parallélisme, rappels, tous les moyens techniques mêlés au spectacle du départ des conquérants, servent ici à synthétiser le contenu d’une pensée : amour, rêves, ambition, tactique. Cette troisième et dernière partie de Napoléon est une sorte de chef-d’œuvre du genre. Le désespoir de Violine vient tout à coup ralentir le mouvement et couper l’action.
Cela est d’autant plus sensible que nous connaissons peu Violine et que l’on sent ici l’amputation d’un rôle qui fût assurément plus important à l’origine. C’est donc bien d’un défaut de construction que souffre le monument gancien.
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Nous pénétrons dans ce Napoléon comme dans une gigantesque tour, élevée à la gloire d’un héros légendaire, construite avec un grand amour de ce soleil napoléonien vers lequel elle se dresse. Nous regrettons que l’édifice ne soit pas architectural et qu’il soit en somme assez mal protégé contre les intempéries. Du haut de cette tour, de grandes choses peuvent être vues. C’est pourquoi nous avons parlé clair. Abel Gance est un créateur d’images réellement admirable et nous souhaitons qu’il les ordonne un jour au profit d’une œuvre beaucoup moins considérable que cette épopée grandiose. Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces mots : nous ne voulons pas nous poser ici en apôtre de la mesure et du goût français ; il dit des folies magnifiques, des déséquilibres exaltants. Nous formons seulement le vœu que des poèmes plus concentrés, qui gagneraient en intensité ce qu’ils perdraient en importance, naissent bientôt de cet esprit bien visuel, qui est peut-être destiné pour ceux qui nous suivront à faire figure d’un grand poète lyrique.

mercredi 26 janvier 2011

Napoléon (1927, A. Gance): Une scène perdue


Violine : Annabella ; Tristan Fleuri : Nicolas Koline


Dans le chef d'oeuvre d'Abel Gance, on trouve des personnages historiques et de fiction. Gance a trouvé bon de créer un personnage ubiquitaire que l'on retrouve du début à la fin du film: Tristan Fleuri, interprété avec beaucoup d'humour et de chaleur par le comédien russe Nicolas Koline. Il est employé dans la cuisine à Brienne, où il aide le jeune Bonaparte lors de la bataille de boules de neige, et il est un sans culotte de la Campagne d'Italie. Puis, on le retrouve à Toulon devenu aubergiste. Il est, à ce moment-là, rejoint par un deuxième personnage de fiction qui va lui aussi se développer tout le long du film: sa fille, Violine Fleuri. La jeune Suzanne Charpentier, âgée de dix-huit ans, fait ses débuts au cinéma en interprétant le rôle. Gance va lui trouver un nom de cinéma en s'inspirant d'un poème d'Edgar Allan Poe. Suzanne Charpentier devient Annabella.
Violine est une adolescente fascinée par la jeune Général Bonaparte. Gance utilise ce personnage pour montrer l'importance du marketing et de la publicité -déjà à cette époque !- pour lancer la popularité de Bonaparte. On voit Violine acheter une petite poupée de Napoléon dans une rue de Paris chez un marchand ambulant pour en faire une sorte d'autel pour le culte de son héros. C'est d'ailleurs lors de ces dévotions, fort païennes, que Joséphine (Gina Manès) la surprend en flagrant délit.

Gance va pratiquer de nombreuses coupes dans les scènes de Violine tant et si bien que, lors de la première du film, Annabella constate, effondrée, que son personnage est devenu presque inexistant. Dans les restaurations effectuées par Kevin Brownlow, le personnage retrouve la plupart de ses scènes (mais, elles sont absentes de la version écourtée publiée par Coppola et Harris).
Au cours de mes lectures de revues d'époque, je suis tombée sur un petit trésor: deux planches de photogrammes d'une scène inconnue de Violine. On y voit la jeune fille, vêtue d'une robe et d'une perruque, qui se fait presque lynchée par une foule déchaînée qui semble la prendre pour une aristocrate. Ces 12 photogrammes suffisent à rendre l'intensité de la scène tournée avec la virtuosité habituelle de Gance.
Voici l'animation que j'ai tirée de cette scène:

En attendant de la retrouver, vous pouvez apprécier le mouvement et la beauté de cette scène perdue.

vendredi 27 août 2010

Barberousse 1917

Léon Mathot
Un film d'Abel Gance avec Léon Mathot, Emile Keppens et Maud Richard

Un mystérieux criminel, Barberousse, fait la une de tous les journaux. Le journaliste Trively (L. Mathot) enquête pour démasquer Barberousse...

En 1917, Abel Gance travaille pour les Films d'Art et Louis Nalpas, en charge de la production l'envoie dans le sud de la France pour faire deux films. Gance écrit les scénarios en vitesse dans le train. Barberousse ressemble à un sérial de Feuillade légèrement parodique. Malheureusement, la construction du film est assez fragile, probablement le reflet de la hâte avec laquelle le scénario a été écrit. Néanmoins, le film possède de nombreuses scènes intéressantes qui valent le coup d'oeil. Odette Trively (Maud Richard), la femme du journaliste est poursuivie par des buissons dans une forêt dans une séquence qui rappelle Macbeth. Certes la séquence s'étire beaucoup trop pour être réellement effective, mais, visuellement cela tient la route. On retrouve l'oeil de l'opérateur Léonce-Henry Burel dans de nombreux plans: Maud Richard se reposant à l'ombre des arbres avec le soleil qui filtre entre les branches ou Maud évanouie dans une barque avec les rayons du soleil qui se reflètent sur l'eau. Léon Mathot, un pilier du cinéma muet des années 10, est nettement moins bon que dans Travail (1919, H. Pouctal). Il surjoue son journaliste alors qu'Emile Keppens (présent dans de nombreux films Gaumont des années 10) est lui beaucoup plus sobre. On remarque quelques trouvailles techniques tels que les fermetures en rideau et une image divisée en trois montrant deux interlocuteurs au téléphone plus l'homme qui les espionne. Le film permet de voir Gance à ses débuts avant l'épanouissement dans son talent dans La Xème Symphonie.

lundi 5 juillet 2010

La Xème Symphonie 1919

Un film d'Abel Gance avec Séverin-Mars, Emmy Lynn, Jean Toulout

Eve Dinant (E. Lynn) ne supporte plus la vie dépravée de son mari Fred Ryce (J. Toulout). Elle tue la soeur de Ryce qui la menaçait. Elle paye le silence de Ryce et divorce. Bien des années plus tard, remariée à un compositeur Enric Damor (Séverin-Mars), elle se retrouve face à face avec l'ignoble Ryce qui veut épouser sa belle-fille...
Nous sommes vraiment en plein mélodrame, pas flamboyant, mais extrêmement excessif ! Gance ne cherchait pas à manier les subtilités, mais, il recherche les personnages exacerbés. Toulout est ignoble à souhait. La scène de quasi viol avec Emmy Lynn semble avoir été inspirée par The Cheat (1915) de DeMille, jusque dans les éclairages. la musique est très importante dans le film et elle a ici été composée par Amaury du Closel. Il s'inspire largement de thèmes de Beethoven, Wagner et Strauss. Mais, bizarrement, il ne réussit pas à apporter cette unité stylistique que j'avais admirée dans sa partition pour Michel Strogoff. Un film très ambitieux que je ne trouve pas totalement réussi contrairement à La Roue.