mardi 30 novembre 2010

La Proie du Vent 1926

Un film de René Clair avec Charles Vanel, Lillian Hall-Davis, Sandra Milowanoff et Jean Murat

L'aviateur Pierre Vignal (C. Vanel) s'écrase avec son avion sur la propriété d'un châtelain (J. Murat). Il tombe amoureux de la belle-soeur de celui-ci, Elisabeth (L. Hall-Davis). Mais, une nuit, il rencontre Hélène (S. Milowanoff) qui lui dit qu'elle est séquestrée par sa soeur et son mari...

Avec La Proie du Vent, René Clair réalise son premier film pour Albatros. Ce mélo, basé sur un roman à succès, pourrait entre d'autres mains être fort ennuyeux. Mais, Clair sait diriger ses acteurs et il a un sens de la composition qui rend le récit attrayant. Et, en plus, il est très bien servi par ses acteurs en particulier Charles Vanel. Le grand Charles interprétait rarement les amoureux transis à l'époque muette ; il jouait souvent les méchants. Mais ici, il est excellent en aviateur amoureux. Dans une superbe scène, il entreprend de s'emparer de la cigarette de Lillian Hall-Davis pour pouvoir la porter à ses lèvres (comme le feront Garbo et Gilbert dans Flesh and the Devil en 1927). Les deux actrices sont habilement contrastées avec d'un côté la patricienne anglaise Lillian Hall-Davis et de l'autre la blonde Sandra Milowanoff. C'est Milowanoff qui retient l'attention. Elle réussit à convaincre Vanel de sa séquestration et le pousse à partir en voiture pour une course folle. René Clair sait très bien rythmer cette course poursuite comme le faisait un L'Herbier dans L'Inhumaine. Comme Clair le fera dans Les Deux Timides (1928) et Un Chapeau de Paille d'Italie (1927), nous entrons dans les pensées de son personnage (Vanel) et nous visualisons ce que son imagination lui dicte. Charles Vanel est torturé par la jalousie et il imagine qu'Elisabeth entretient des rapports intimes avec le mari de sa soeur. Il se projette dans sa chambre et imagine une scène violente. Le seul reproche que l'on puisse faire au film, c'est la minceur de l'intrigue. Néanmoins, on retrouve la touche de René Clair avec la scène finale où un personnage s'eclipse sur la pointe des pieds laissant les amants réunis à leur étreinte. La copie présentée était typique des tirages des années 80, assez granuleuse et sale. Le teintage apportait finalement peu de chose. Les intertitres étaient mal minutés : il était parfois impossible de les lire jusqu'au bout. Hier soir, un ensemble de musiciens de jazz accompagnait le film. Ils étaient tous des musiciens de talent. Mais, on avait quand même l'impression d'assister à un concert de jazz avec projection vidéo plutôt qu'à une projection de film avec accompagnement musical. Si certaines séquences marchaient très bien avec la musique, il n'y avait pas suffisamment de variété dans les thèmes musicaux pour marquer les transitions entre les scènes. Au total, plutôt une bonne soirée.

lundi 29 novembre 2010

Le Lion des Mogols 1924

Un film de Jean Epstein avec Ivan Mosjoukine, Nathalie Lissenko et Camille Bardou

Le prince Roundghito-Sing (I. Mosjoukine) doit quitter précipitamment son pays car il est recherché par le Grand Khan, son ennemi. Il prend un bateau pour la France et il rencontre une équipe de cinéma dont la mystérieuse Anna (N. Lissenko) une comédienne...

Je ne pensais pas que le 'Kitsch' et le 'Camp' avaient existé au cinéma muet. Mais, la vision de ce Lion des Mogols m'a prouvé le contraire. A partir d'un argument signé de Mosjoukine lui-même, Epstein crée un film qui se veut à la fois mélo, conte des milles et une nuits et d'avant-garde. Mais, hélas, tous ces éléments restent disparates. Et à nouveau, on remarque l'absence de direction d'acteurs, y compris sur les figurants lors des premières scènes du film. Mosjoukine regarde fixement la caméra pendant de longues minutes en restant impassible. De plus, il se retrouve attifé d'un costume particulièrement croquignolet recouvert de perles avec un mini-short bordé de dentelles. Cette histoire rocambolesque aurait dû être traitée comme une comédie. D'ailleurs les meilleures scènes du film sont celles où il atterrit au milieu de l'équipe de cinéma dans son costume emperlé. Le reste de la narration est assez décousue et les personnages restent totalement plats. Je ne résiste pas à l'envie de vous citer ce qu'Abel Gance a pensé de ce film lorsqu'il l'a découvert en 1924: "Contrefaçon constante de La Roue. Les bons passages sont de moi. Scénario idiot. Décors, costumes et jeu à l’avenant. Mosjoukine n’est pas très loin d’être flambé. Epstein a un petit cœur enfermé dans une cuirasse d’acier. Prise de vue exagérée, factice, faite pour épater. Pas de fond. Des redites. Un échec." Cette critique lapidaire et féroce de Gance, en tous cas, met le doigt sur les faiblesses du cinéma d'Epstein. Comme d'autres, il s'est inspiré des techniques développées par Gance dans La Roue. Mosjoukine le fait dans Le Brasier Ardent (1923) et Volkoff dans Kean (1924). Mais, contrairement à ses deux exemples, Epstein est incapable d'intégrer intelligemment ces techniques dans un récit. Il abuse de la caméra subjective quand Mosjoukine se met à boire avec force images floutées. Quant à l'idée de la mise en abîme en montrant un studio de cinéma, elle n'était pas nouvelle. En 1920, Albatros-Ermolieff l'avait déjà fait pour L'Angoissante Aventure (Y. Protazanov) et Mosjoukine avait déjà joué un acteur de cinéma dans Derrière l'écran (1917, Azagarov) dont il ne subsiste qu'un fragment, hélas. L'accompagnement musical de Mathieu Regnault était compétent avec cependant des pauses un peu trop fréquentes.

jeudi 25 novembre 2010

Förseglade Läppar 1927

Gustaf Molander
Lèvres Closes
Un film de Gustaf Molander avec Mona Mårtenson, Louis Lerch, Sandra Milowanoff

En Italie, Angela (M. Mårtenson) quitte son couvent pour aller vivre chez sa tante Peppina (K. Swanstrom). L'époux de celle-ci, Giambastista veut abuser d'elle. Elle s'enfuit et va se réfugier chez le peintre, Frank Wood (L. Lerch)...

Ce film de Molander n'a vraiment pas grand'chose à voir avec le reste de la production Albatros. A part les capitaux français, ce film n'est en rien une production française. Et pour une production suèdoise, il est vraiment étrange de voir un film qui se déroule entièrement en Italie. Il semble d'ailleurs avoir été tourné dans le nord de l'Italie (région de lacs et de montagne). Le scénario est suffisamment mince pour pouvoir être résumé au dos d'un ticket de métro. Une jeune fille est amoureuse d'un homme ; celui-ci est marié mais ne lui a pas dit la vérité. En cette fin des années 20, le cinéma suèdois a été amputé de ses meilleurs éléments par Hollywood. Avec le départ de Stiller et de Sjöström, les deux plus grands metteurs en scène du pays, le cinéma suèdois doit se rabattre sur les quelques bons faiseurs restants. Gustaf Molander a été le scénariste de Stiller et Sjöström pour leurs plus grands films: Herr Arnes Pengar (Le Trésor d'Arne, 1919) et Terje Vigen (1917). On aurait pu attendre de lui un scénario plus intéressant que celui de Förseglade Läppar (qui n'est pas de lui, il est vrai). En terme de mise en scène, on a affaire à un film sans grande originalité, qui utilise beaucoup les gros plans. A la fin des années 20, le cinéma muet est à son apogée. Mais, en Suède, on constate une régression certaine par rapport aux chefs d'oeuvres des années 10. Molander apparaît ici très en retrait par rapport au cinéma contemporain de 1927. L'héroïne interprétée par Mona Mårtenson a un certain charme, mais le personage ne se développe jamais, de même Louis Lerch, le peintre anglais qui reste un amoureux transi sans grande consistance. Sandra Milowanoff n'a qu'une seule scène où elle se suicide en découvrant que son époux ne l'aime plus. Un rôle vraiment sacrifié. On ne peut guère sauver de ce film que les paysages italiens qui lui évitent la claustrophobie du studio. Mais, nous sommes très loin de Sunrise quant aux personnages et aux mouvements de caméra. Karol Beffa a accompagné au piano le film. En fait, je devrais dire qu'il a joué une musique d'ambiance pour le film sans vraiment l'accompagner. Cet excellent concertiste classique ne semble pas être rompu au métier d'accompagnateur. S'il y a une part d'improvisation, il y a aussi un métier à acquérir qui passe par une connaissance approfondie du cinéma. Et faire de l'accompagnement de temps en temps ne permet pas de le connaître.

dimanche 21 novembre 2010

Feu Mathias Pascal 1924

Un film de Marcel L'Herbier avec Ivan Mosjoukine, Lois Moran, Marcelle Pradot, Michel Simon et Pauline Carton

Mathias Pascal (I. Mosjoukine) issu d'une famille riche -maintenant endettée- vit dans l'oisiveté. Son ami, le timide Pomino (M. Simon) lui demande de demander la main de Romilde (M. Pradot), une jeune fille dont il est amoureux. Mais, Romilde aime Mathias. Ils se marient, mais, la vie devient vite infernale pour Mathias entre une belle-mère acariâtre et son épouse qui le délaisse...

Cette adaptation de Pirandello est l'un des meilleurs films produit par Albatros et de Marcel L'Herbier. En 171 min, nous suivons la destinée de Mathias Pascal qui veut se réinventer une autre vie pour échapper à l'enfermement de la sienne. L'Herbier a à son service un acteur hors du commun dans le rôle titre: Ivan Mosjoukine. Il réalise là, ce qui est, à mon avis, une des plus belles performances d'un acteur du cinéma muet. Il est d'abord jeune homme timide qui vit dans la poussière de ses bouquins, puis un père aimant qui pouponne sa fille. Mais, la mort subite et simultanée de sa mère et de son enfant vont le plonger dans les affres d'une douleur indescriptible. Loin de sujouer la douleur, le visage de Mosjoukine reflète comme un rayon de folie qui l'envahit face à ce malheur qui l'anéantit. Soudain libéré de ses chaînes conjugales et de son odieuse belle-mère par cet événement, il part à l'aventure. Devenu riche en jouant au casino, il atterrit dans un meublé à Rome où il rencontre la douce Adrienne Paléari (L. Moran). La 'nichée' de la pension Paléari se révèle particulièrement cocasse: un faux chevalier, son frère maladif et une médium alcoolique. Mathias ayant été déclaré mort, il pense pouvoir se faire une autre vie. Mais, il a perdu son identité. Le film a été tourné à San Gimignano et à Rome et les extérieurs sont superbement utilisés par L'Herbier qui profite même des fêtes locales pour ajouter à l'ambiance du film. Le film est inclassable: ce n'est ni une comédie, ni un mélodrame. Il y a pourtant des moments de franche hilarité quand Mathias chasse les rats avec ses deux chats ou quand la tante de Mathias (P. Carton) 'entarte' à coup de pâte à pain le visage de l'odieuse belle-mère. De même, Mosjoukine passe facilement du rire aux larmes. Son corps agile rappelle Buster Keaton alors quil poursuit Lois Moran dans les escaliers de la Piazza di Spagna à Rome. On retrouve cette même verve débridée dans Les Ombres qui passent (1924, A. Volkoff) où Mosjoukine offre aussi cette image Keatonienne décalée. Mais, il y aussi ces pulsions de suicide qui envahissent un Mathias Pascal qui ne sait plus qui il est vraiment. L'Herbier utilise alors les doubles expositions où le nouveau Mathias se confront à l'ancien. Il faut aussi mentionner la présence d'un jeune débutant nommé Michel Simon qui campe un Pomino fort amusant avec sa chevelure bouclée en bataille sous son canotier. Vu la complexité du film, il fallait une partition musicale à la hauteur. Et elle le fût. Le compositeur américain Timothy Brock a composé une partition orchestrale pour le Festival de Bologne en 2009, lors d'une projection spéciale au Teatro Comunale di Bologna (l'opéra de Bologne). La musicale a été enregistrée live et l'enregistrement a été diffusé hier soir à la cinémathèque. Il réussit brillamment à suivre les multiples changements de ton du film du comique débridé au drame le plus noir. La couleur orchestrale rappelle les musiciens baroques italiens, sans sombrer dans une couleur locale exagérée. C'est dansant, léger et suit le rythme des scènes. Pour les moments dramatiques, il se tourne vers un orchestre essentiellement à cordes qui rappelle les couleurs sombres d'un Bernard Herrmann. Revoir ce film -que j'avais vu muet auparavant- dans ces conditions fut un immense plaisir. La copie présentée était numérisée. Elle est composée de nombreux fragments de qualités diverses, mais dans l'ensemble, elle est tout à fait correcte (surtout les parties teintées). J'espère que la Cinémathèque va publier rapidement ce film magnifique en DVD. Ce doit être facile vu que la copie est déjà numérisée et la musique enregistrée!

jeudi 18 novembre 2010

Le Brasier Ardent 1923

Un film d'Ivan Mosjoukine avec Ivan Mosjoukine, Nathalie Lissenko et Nicolas Koline

Une femme (N. Lissenko) fait un cauchemar affreux où elle croise un homme sous diverses identités. Son époux (N. Koline) plus âgé craint de la perdre et embauche un détective (I. Mosjoukine) pour l'aider à recouvrer son 'âme'...

Si mon résumé paraît obscur, c'est qu'Ivan Mosjoukine avec ce film crée un OVNI cinématographique qui ne correspond à aucun genre précis du cinéma français de l'époque. Il utilise les clichés du mélo mondain (avec le mari âgé, la femme et l'amant), les décors surréalistes et une dose de parodie de sérial à la Feuillade. Contrairement à ce qu'un générique entaché d'erreurs indique, le film est bel et bien l'oeuvre de Mosjoukine lui-même. Alexandre Volkoff n'y a pas participé. Et l'opérateur Mundwiller s'appelle Joseph-Louis et non pas Jean-Louis. Pour cette projection, nous avons pu voir un tirage teinté et viré réalisé par la Cinémathèque Royale de Belgique. J'avais déjà vu le tirage N&B de la Cinémathèque et cette nouvelle copie apporte certainement une nouvelle profondeur au film. Les séquences du cauchemar gagnent en intensité avec leur flamboiement rouge-orangé. Seuls les virages bleu pour les scènes nocturnes sont décevants car l'image perd tout contraste. Cette oeuvre de Mosjoukine réussit à conjuguer l'effroi et le comique. Il joue habilement de son physique magnétique et se travestit sous de multiples identités. De l'homme enchaîné sur un bûcher qui tire par les cheveux Nathalie Lissenko au noceur suprêmement élégant qui passe au milieu d'une foule de femmes droguées à l'opium, il habite l'écran comme peu savent le faire. Certes, le film a une hétérogénéité certaine. D'ailleurs, il ne fut pas un succès lors de sa sortie. Il contient des éléments avant-gardistes comme le montage rapide (à l'instar de La Roue qui sortit quelques mois auparavant) qui sont utilisé à bon escient. Une des meilleures scènes est celle du bouge de Montmartre où Mosjoukine assis au piano joue un air endiablé et propose 1000F à celle qui arrivera a tenir la cadence en dansant. Les 'apaches' jettent leurs compagnes sur la piste. Et s'en suit une scène au rythme infernal qui hier soir prenait un relief particulier avec le superbe accompagnement du pianiste britannique Neil Brand. Et c'était certainement un des clous de la soirée. Pour ceux qui n'ont pas la chance d'aller à Pordenone ou dans d'autres cinémathèques, le jeu tout en nuances de Neil Brand a dû être une découverte et un plaisir. Il faut bien le reconnaître, en France, nous n'avons pas d'accompagnateurs de cette trempe et de ce professionnalisme. Il apporte au film ce qu'il faut de dynamisme et sait chuchoter quand il le faut. Il sait reconnaître immédiatement le plus petit changement d'atmosphère dans une scène et le met en musique. Une très bonne soirée.

mercredi 17 novembre 2010

Within Our Gates 1920

Oscar Micheaux
Un film d'Oscar Micheaux avec Evelyn Preer, Flo Clements et Charles D. Lucas

Sylvia Landry (E. Preer), une jeune institutrice afro-américaine, part pour les états du sud. Elle est embauchée dans une école tenue par un pasteur qui veut éduquer les afro-américains illétrés...

En 1915, The Birth of a Nation provoque des émeutes et même une campagne de presse contre lui. Certes, ceux qui sont horrifiés par le racisme du film ne gagneront pas la partie. Après tout, Griffith a même reçu l'approbation du Président des Etats-Unis. Néanmoins, le film provoque un électrochoc parmi la population noire éduquée. Ils veulent voir des films où ils ne seront pas simplement représentés comme des violeurs, des bon-à-rien ou des domestiques sans éducation. Immédiatement, des sociétés de production cinématographiques dirigées par des afro-américains se créent. Oscar Micheaux va devenir son propre producteur-réalisateur. Il arrive du Dakota du Sud où il était fermier et écrivain. Une société voulait lui acheter un de ses romans, mais, il refuse: il veut réaliser le film lui même. Ce parfait autodidacte se lance donc dans l'aventure. Il a la fibre commerciale car il réussit très bien. Ses films sont distribués (par ses soins) dans environ 200 cinémas (réservés à la population noire) à travers le pays. Bon nombre de ses films muets sont perdus. Son film le plus ancien qui ait survécu est Within Our Gates où il attaque bille en tête le racisme des Etats du Sud, les lynchages (plus de 100 afro-américains sont encore tués ainsi en 1900 aux USA!) et prend le contrepieds de Birth of a Nation. Micheaux utilise son film pour propager des idées progressistes : l'éducation est la condition numéro un pour permettre aux afro-américains de ne plus être des citoyens américains de deuxième classe. Et ce n'est pas pour rien que son héroine est une institutrice qui a étudier dans le Nord et qui revient dans le Sud pour aider ceux qui en ont besoin. Micheaux ne prend pas de gants pour montrer un lynchage particulièrement violent. Les blancs sont armés de gourdins et vont pendre un fermier innocent ainsi que sa femme. Pendant ce temps, leur fille adoptive est victime d'une tentative de viol de la part d'un fermier blanc qui est une réponse directe à la fameuse scène de Birth of a Nation où Mae Marsh est poursuivi par un noir. Les séquences sont tellement graphiques que même certains cinémas de Chicago (réservés aux noirs) demandent à Micheaux de couper le lynchage. Mais, il le conserve précieusement pour le remettre plus tard. Son film est extrêmement précieux car il permet de voir la société américaine des années 20 sous un autre angle que celui généralement offert par Hollywood. Ici, les personnages afro-américains font partie de la classe moyenne et ne correspondent pas du tout au stéréotype du domestique qui roule les yeux. L'héroine est victime de ses origines, mais va néanmoins réussir à sauver l'école en trouvant des subsides auprès d'une richissime donatrice dans le Nord. Le film tord le coup aux préjugés. Mais, il contient lui aussi quelques caricatures comme le personnage du domestique noir, ami des blancs, qui va dénoncer un des siens (injustement) avant de se trouver lui-même victime des lyncheurs. Micheaux s'attaque aussi aux méfaits d'une religiosité excessive qui endort les populations noires pauvres avec des pasteurs qui leur conseillent de ne rester tels qu'is sont.
Comme réalisateur, Micheaux n'est certes pas un grand innovateur. Mais, il sait mettre son message en images d'une manière efficace. Ses acteurs ont tendance par moment à surjouer dans le registre mélodramatique, mais Evelyn Preer dans le rôle principal est tout à fait crédible. Enfin, pour tous ceux qui s'intéressent au cinéma muet américain, c'est un film à voir.

mardi 16 novembre 2010

Suzanne Grandais (1893-1920)


Il y a encore trois ans le nom de Suzanne Grandais ne signifiait plus rien même pour les fans de cinéma muet. Il a fallu la sortie du premier volume du coffret Gaumont Cinéma Premier et le livre de Didier Blonde intitulé Un Amour sans paroles pour que son image ressurgisse du passé. Et pourtant en 1910, Suzanne Grandais était la star du cinéma français à une époque où celui-ci régnait sur le monde. Il est difficile d’imaginer le succès de Suzanne Grandais de nos jours. Mais, cette anecdote devrait donner une idée de sa popularité.
Henri Fescourt raconte que Mary Pickford l’ayant vu dans La Dentellière (1912, L. Perret) où elle joue une jeune hollandaise décida d’interpréter à son tour un rôle semblable. L’anecdote semble véridique car Mary Pickford joua effectivement dans Hulda from Holland (1916, J. O’Brien).

Elle est née Suzanne Gueudret en 1893 à Paris. Elle est découverte au Moulin-Rouge, où elle est danseuse, par un metteur en scène de cinéma Robert Saidreau. Ses premières bandes passent inaperçues. Mais, tout change lorsqu’elle est repérée au théâtre par Léonce Perret. Il est alors l’un des plus grands metteurs de la Gaumont. Elle devient son interprète préférée dans la comédie et le drame. L’autre grand nom de Gaumont, Louis Feuillade va aussi l’utiliser dans de nombreux courts-métrages. Voici comment Henri Fescourt la décrit lorsqu’il arrive pour la première fois au studio Gaumont : « …une scène illuminée par la présence d’une jeune interprète toute blonde, toute rose, toute légère et ensoleillée. Cette apparition miraculeuse n’était autre que celle de Suzanne Grandais, qui devint la deuxième vedette française internationale, après Max Linder. »

En ce début des années 10, les stars féminines de l’écran sont encore rares. Le cinéma n’utilise pas encore le gros plan et le nom des acteurs est rarement mentionné au générique. Avec de tels handicaps, on ne peut être qu’admiratif face à la réussite plusieurs dames de l’écran en 1910. Il y la superbe danoise Asta Nielsen avec sa taille élancée, sa sensualité et son charisme. En France, Mistinguett est à l’affiche des comédies Pathé. Elle aussi a une personnalité suffisamment forte pour s’imposer à l’écran. Ses rôles de femme forte et indépendante – finalement assez proches de ceux de Nielsen – lui permette de sortir des clichés habituels de la femme soumise de l’époque. Mais, Suzanne Grandais est un personnage encore différent. Elle offre encore une fraîcheur innocente qui la distingue des femmes plus mûres jouées par ses deux rivales. Son visage mutin conserve une beauté qui ne déparerait pas un film contemporain. Bien qu’elle soit enveloppée d’un corset, on devine une silhouette fine et mince aux courbes voluptueuse. Elle n’a que 17 ans lorsqu’elle tourne son premier film avec Léonce Perret. L’image de la jeune fille ne se précisera à l’écran que plus tard avec Lillian Gish et Mary Pickford. Grandais offre alors une image nouvelle de la femme.

En tant qu’actrice, elle offre un parfait équilibre avec Léonce Perret dans les comédies Léonce où il joue le rôle principal. Elle est son épouse et se chamaille régulièrement avec lui pour des broutilles. Elle n’est pas foncièrement comique. Elle se contente de servir de caisse de résonance à Léonce. Et c’est ce contraste entre elle, fraîche et volontaire face à lui, bonasse et légèrement coquin qui fonctionne à merveille.

Dans le tragique, elle est aussi remarquable. J’admire énormément son interprétation dans Le Cœur et l’Argent (1912, L. Feuillade ou L. Perret ?). Elle y est la fille d’une aubergiste poussée à faire un mariage d’argent par sa mère. Elle obéit à ce commandement et abandonne son petit ami au profit d’un homme riche et plus âgé. Devenue veuve, espérant pouvoir retrouver son ancien ami, elle découvre qu’il ne l’aime plus. Désespérée, elle se suicide en se jetant dans la rivière. Son corps part au fil de l’eau telle Ophélie. Le film a une poésie toute particulière due à la beauté de la cinématographie de Georges Specht qui évoque Manet. Mais, Suzanne réussit à nous faire vivre son personnage avec un jeu de physionomie très subtile, bien qu’étant filmée toujours en plan large. De même dans Le Mystère des Roches de Kador (1912, L. Perret) où elle devient folle à cause du meurtre de son amant par son cousin. Elle retrouve ses sens face à un film qui recrée le meurtre. De même, on lit sur son visage la soudaine détresse du souvenir qui revient. Perret en fait aussi une héroine tragique qui se suicide sur la côte rocheuse de Biarritz suite au décès de son amant dans La Rançon du Bonheur (1912) où elle rappelle les grandes divas italiennes, mais sans leurs excès.

Suzanne avait tout pour devenir une icône du cinéma. Sa mort tragique en 1920, à l’âge de 27 ans, dans un accident de voiture la fige à tout jamais dans l’image de la jeune fille parisienne des films Gaumont. Henri Fescourt parle de son ‘sex-appeal fluide et pénétrant’. Elle conserve sans aucun doute un attrait pour le spectateur contemporain et mérite d’être redécouverte.

L'Empire du Diamant 1920-22

Léonce Perret
The Empire of Diamonds

Un film de Léonce Perret avec Robert Elliott, Léon Mathot, Lucy Fox, Laurent Morlas, Marcel Lévesque, et Henry G. Sell

Une compagnie new-yorkaise dans le commerce du diamant s'inquiète de l'afflux de faux diamants sur le marché européen. Elle envoie M. Versigny (R. Elliott) à Paris pour enquêter sur ce trafic. Il part avec sa fille (L. Fox). Il soupçonne l'anglais Arthur Graves (L. Mathot) d'être à l'origine de l'escroquerie...

Ce film de Perret a pour particularité d'être une co-production franco-américaine avec une distribution cosmopolite. Perret était partie en Amérique en 1919 et il amorce là on retour sur le vieux continent avec ce film de long métrage qui ressemble à un serial. La France était le producteur N°1 de films avant la guerre détenant 75% du marché mondial. Après celle-ci, elle re représente plus que 10%. La guerre a ruiné la production cinématographique européenne au profit des Américains. Ces derniers ont plus d'argent et du matériel plus moderne. Perret veut offrir ici un film qui puisse plaire autant au public américain qu'au public français. Le rythme est vraiment trépidant. Il y aurait matière à un serial à épisodes avec cette intrigue criminelle parsemée de kidnappings, meurtres et poursuites. Mais, ici, tout est condensé en 78 min. Nous passons à une vitesse folle de New York à Paris, puis à Londres, Nice et Monte-Carlo. A chaque fois, le film est réalisé en extérieurs, évitant pratiquement totalement les studios. Cela donne au film une atmosphère particulière qui accroit la crédibilité d'une intrigue échevelée. On reconnaît les techniques des serials Gaumont des années 10 réalisés par Feuillade et Perret. D'ailleurs, deux anciens acteurs se sont glissés dans la distribution: Laurent Morlas, un cascadeur émérite qui saute sur un train en marche dans Barrabas et l'hilarant Marcel Lévesque qui est ici un huissier qui répond au doux nom de Pigeon. Le film comporte plusieurs moments de frisson pur avec Morlas qui s'échappe d'un moulin à vent en flammes par ses ailes ainsi que des plongeons à haut risque dans la Méditerranée depuis des falaises à pic. Mais, ce qui m'a séduit plus que tout, c'est la composition des images qui rappelle les meilleurs Perret chez Gaumont. Son opérateur n'est plus Georges Specht, mais René Guissart qui réalisa là des plans de toute beauté: plans en ombres chinoises sur le bord des falaises, encadrement des fenêtres qui s'ouvre sur la Tour Eiffel, véranda ombragée, etc. C'est la véritable poésie de Perret qui s'exprime là. Certes les personnages n'ont pas le temps d'être défini avec précision, mais, les acteurs jouent avec naturel et sans charge. Léon Mathot est ici un criminel, lui qui jouait souvent les héros. Les acteurs américains apportent un jeu dépouillé et rapide qui sied au film. Dans l'ensemble, un bon Perret. La copie est malheureusement assez granuleuse.