dimanche 5 février 2012

In Name Only 1939

L'Autre
Un film de John Cromwell avec avec Carole Lombard, Cary Grant, Kay Francis et Charles Coburn

Alec Walker (C. Grant) fait la connaissance d'une jeune artiste Julie Eden (C. Lombard). Il voudrait l'épouser, mais il est déjà marié avec la très calculatrice Maida (K. Francis) qui lui refuse le divorce...

Ce mélo reprend les situations habituelles que l'on s'attend à trouver dans un mélodrame bien troussé. Mais, à ceci près que c'est l'homme qui est ici la victime du destin plus que la femme. Il a épousé une femme qui n'en voulait qu'à son argent et il est dans une situation inextricable face à la douce Julie qu'il souhaite épouser. Il est intéressant de voir comment le réalisateur Cromwell traite ce renversement des genres: homme victime contre femmes fortes. Et bien le résultat est tout à fait réussi. Cary Grant est ici un homme désespéré qui n'arrive plus à reprendre goût à la vie. Il a découvert peu de temps après son mariage que Maida ne l'a épousé que par intérêt et recherche d'une position sociale. Ils vivent comme des étrangers tandis que celle-ci trompe son monde (en particulier ses beaux-parents) en leur faisant croire que tout va bien entre eux. Alec refait surface lorsqu'il rencontre Julie, une jeune veuve avec une petite fille. Il pense pouvoir refaire sa vie. Mais, c'est sans compter sur la machiavélique Maida qui a tout combiné pour l'en empêcher. La prestation de Cary est parfaitement jugée en homme faible et honnête, sans défense face à sa garce d'épouse. Kay Francis, dont la carrière marquait le pas à l'époque, est une Maida froide et calculatrice. Face à elle, j'ai été une fois de plus séduite par la prestation de Carole Lombard. Elle est à la fois forte et fragile, avec un naturel confondant. Si on ajoute que la cinématographie est de toute beauté sur ce DVD Warner Archive, je ne peux que recommander chaudement ce très beau mélo qui ravira les amateurs de Carole Lombard et de Cary Grant.

What Price Hollywood? 1932

Un film de George Cukor avec Constance Bennett, Lowell Sherman, Neil Hamilton et Gregory Ratoff

Mary Evans (C. Bennett), une jeune serveuse, devient une star de cinéma grâce au réalisateur Max Carey (L. Sherman). Mais ce dernier sombre dans l'alcool...

En 1932, David O. Selznick est producteur à la RKO. C'est lui qui a l'idée de monter un film pour montrer l'envers du décor hollywoodien. L'histoire originale d'Adela Rogers St. John, qui sert de base au scénario, est inspirée de la vie de Colleen Moore qui fut lancée par le producteur John McCormick, dont elle devint plus tard l'épouse. La carrière de celui-ci fut détruite par son alcoolisme. Mais, au fil des réécritures du scénario qui va passer entre les mains de plusieurs scénaristes, d'autres personnages célèbres vont servir de modèle tel Marshall Neilan, un réalisateur très talentueux du muet qui fut lui aussi détruit par l'alcool. Au final, le scénario nous offre une vision, par moment un peu édulcorée, de la trajectoire d'une jeune femme ambitieuse qui va réussir à devenir une star à force de persévérance. Le producteur joué par Gregory Ratoff est un bon bougre paternaliste qui massacre l'anglais. Constance Bennett joue finalement un rôle qui lui ressemble. En 1932, elle est au sommet de sa popularité et elle gagne un salaire mirobolant. Elle va épouser un marquis, ancien mari de Gloria Swanson avant de se désintéresser du cinéma, contrairement à sa soeur Joan qui continuera à y travailler jusqu'au bout. Elle épouse dans le film un fils à papa, joué par Neil Hamilton, un beau clin d'oeil. Mais, c'est finalement le personnage du réalisateur Max Carey joué par le comédien et réalisateur Lowell Sherman qui retient l'attention. Hanté par ses démons, il perdra pied à Hollywood, noyant son désespoir dans l'alcool. Puis, il se suicidera. C'est d'ailleurs cette séquence du suicide qui retient l'attention. Selznick avait embauché le monteur Slavko Vorkapich pour réaliser cette séquence avec Cukor. Avec une succession de surimpressions, il revoit son passé et ce qu'il est maintenant. Le montage se fait plus frénétique alors qu'il sort un révolver pour mettre fin à ses jours. Cette séquence superbement orchestrée fait regretter que le reste du film ne soit pas plus au niveau de celle-ci. Les rapports entre Max et Mary sont filiaux et ne sont jamais ambigus. De même que le producteur bonasse paraît quand même bien trop sympathique. J'avais vu ce film il y a plusieurs années, mais je ne m'en souvenais guère. Cette revision m'a par certains côtés bien déçu. Nous sommes loin des visions nettement plus corrosives telles que Bombshell (1933, V. Fleming) ou de Stand-In (1937, T. Garnett) qui sont pourtant des comédies. Ce n'est guère étonnant que Selznick ait voulu revenir sur le sujet une deuxième fois en 1937 avec A Star is Born (1937, W.A. Wellman) qui est nettement meilleur et où les personnages ont plus d'étoffe. Ce film de Cukor est cependant digne d'intérêt.

mercredi 1 février 2012

They Knew What They Wanted 1940

Un film de Garson Kanin avec Charles Laughton, Carole Lombard, William Gargan et Harry Carey

Tony Patucci (C. Laughton) croise une jolie serveuse, Amy Peters (C. Lombard) dans un restaurant de San Francisco. Il décide de la demander en mariage après avoir envoyé la photo de son ami Joe (W. Gargan) à la place de la sienne...

En 1940, le vétéran Erich Pommer est sous contrat à la RKO pour produire plusieurs films. Il choisit de faire une nouvelle adaptation de la pièce de Sidney Howard avec une distribution de grand luxe qui va réunir Carole Lombard et Charles Laughton. Les deux acteurs sont dans des rôles à contre-emploi. La brillante comédienne des meilleures screwball américaines joue ici une petite serveuse qui rêve d'une vie meilleure. Et ce grand cabot de Laughton revêt une perruque noire bouclée et prend un accent italien pour jouer ce viticulteur italo-américain qui parle un anglais sommaire. Durant le tournage, le malheureux metteur en scène, Garson Kanin, va en voir des vertes et des pas mûres avec un Laughton en plein doute existentiel qui le mène en bourrique. Pour travailler son accent, il écoute du Rossini et du Vivaldi (!) Puis, il demande constamment à être emmené dans un petit verger, situé à plusieurs dizaines de kilomètres du tournage, pour pouvoir 'se concentrer' sur son personnage. Laughton est totalement écoeuré par la facilité de sa partenaire Carole Lombard qui rentre naturellement dans son personnage sans aucun chichi. Cette nouvelle adaptation de la pièce d'Howard a subi de nombreuses modifications, censure oblige ! Le film est cependant bien plus noir que la version précédente, A Lady to Love. Là, Amy se laisse séduire par Joe, mais le regrette immédiatement. Elle n'a pas encore épousé Tony, ce qui évite l'adultère condamné par le Production Code.  Et elle rejette Joe immédiatement après leur aventure d'une nuit. Mais, elle se retrouve enceinte et décide d'avoir cet enfant toute seule avant de, peut-être, revenir vers Tony qui lui ouvre les bras malgré cela. Ce mélo finalement assez noir est dominé par une Carole Lombard qui prouve qu'elle était aussi une excellente actrice dramatique. Quant à Laughton, il cabotine à tout va, comme le faisait Robinson dans A Lady To Love. Vers la fin, il montre un peu plus de retenu et parvient à être émouvant. Dans les seconds rôles, on reconnaît Harry Carey, la star des westerns muets de John Ford, avec son accent de cow-boy et également un tout jeune Karl Malden, éméché, qui tente d'embrasser Carole Lombard. Dans ces années-là, le scénariste Garson Kanin travaille comme metteur en scène à la RKO où il va faire plusieurs films de belle qualité comme A Man to Remember (1938), restauré en 2006, et The Great Man Votes (1939) avec John Barrymore que je rêve de découvrir. En tout cas, They Knew What They Wanted est un film étonnant dans la carrière de deux grands acteurs.

A Lady To Love 1930

Un film de Victor Sjöström avec Edward G. Robinson, Vilma Banky et Robert Ames

Tony Patucci (E.G. Robinson) est viticulteur dans la Napa Valley en Californie. En visite à San Francisco, il remarque une jeune serveuse, Lena (V. Banky) et en tombe amoureux. Il lui envoie une lettre pour lui proposer de l'épouser. Mais, au lieu de joindre sa photo, se trouvant trop vieux et trop laid, il met celle de son ami Buck (R. Ames). Lena accepte et arrive à Napa...

E.G. Robinson, R. Ames et V. Banky
En 1925, Sidney Howard, un dramaturge réputé de Broadway, avait écrit une pièce à succès They Knew What They Wanted qui reçut le prix Pulitzer. Dès 1928, le cinéma s'en empare avec une première adaptation muette de Rowland V. Lee, The Secret Hour, avec Pola Negri et Jean Hersholt. En 1930, Victor Sjöström réalise son premier film parlant à Hollywood avec A Lady To Love. Il repartira pour l'Europe immédiatement après. On sent que le grand Victor se désintéresse de ce cinéma parlant où les contraintes imposées par l'ingénieur du son doivent être écrasantes. Même si le montage est parfois assez bancal, la direction d'acteurs montre que Sjöström connait bien son métier. La pièce de Howard s'intéresse à un homme d'âge mûr qui cherche à se marier avec une femme bien plus jeune que lui. Il lui offre cependant une vie confortable dans sa maison de la Napa Valley comparée à celle qu'elle avait dans un petit restaurant populaire de San Francisco. Mais, Tony a trop peur de lui déplaire et préfère utiliser la photo de son ami Buck pour attirer la belle. Le choc est brutal lorsqu'elle arrive et qu'elle découvre que son futur époux n'est pas tout jeune et ne ressemble guère à la photo. Lena est furieuse contre Buck qui s'est prêté à cette masquarade, croit-elle. Mais, elle va néanmoins épouser Tony, bien que celui-ci soit immobilisé par une double fracture des jambes. Le soir-même de ses noces, Lena succombe au charme de Buck. Tony réalisera son infortune, mais lui demandera quand même de rester. Dans ce rôle fort en gueule, Edward G. Robinson utilise un accent italien à couper au couteau, et qui n'est pas très convaincant (pas plus que dans Tiger Shark !). Mais, Edward fait un numéro de cabotinage suffisamment carabiné pour qu'on s'intéresse à lui. Il remplit l'écran de sa forte présence, même s'il est couché durant une bonne partie du film. Face à lui, on pourrait craindre que la blonde hongroise Vilma Banky ne fasse pas le poids. En fait, pas du tout, elle réussit l'exploit de lui tenir tête et montre qu'elle n'avait pas grand chose à craindre du cinéma parlant. Vilma Banky avait été importée à Hollywood par Samuel Goldwyn en 1925 pour être la partenaire de Ronald Colman. Elle fut aussi la partenaire de Rudolph Valentino dans deux films, dont l'excellent The Eagle (L'Aigle noir, 1925). Dès sa première scène, on voit que sa voix grave et posée passe superbement au micro. Son accent, loin d'être rédhibitoire, lui donne un charme équivalent à celui de Garbo. Evitant toute emphase théâtrale, elle donne la réplique du tac au tac à un Robinson déchaîné auquel elle fait une toilette décapante dans son lit. Le film profite de ces années où la censure est légère pour nous montrer l'attraction entre Lena et Buck, bien que celle-ci soit mariée. Le ton du film reste assez léger et se termine par une réconciliation entre les deux époux mal assortis. Ce film est une vraie curiosité dans la carrière de Sjöström et de Robinson. 

mardi 31 janvier 2012

Going Straight 1916

Ralph Lewis et Norma Talmadge
Un film de Sidney Franklin et Chester M. Franklin avec Norma Talmadge, Ralph Lewis et Eugene Pallette

Les époux Remington (R. Lewis et N. Talmadge) se souviennent de leur passé criminel au sein d'une bande de gangsters. Devenus maintenant des citoyens honorables, leur vie est soudainement mise en péril par Briggs (E. Pallette) leur ancien chef de bande qui les fait chanter...

Briggs: Eugene Pallette
Au milieu des années 10, les frères Franklin (Sidney et Chester) sont réalisateurs au sein de la compagnie Triangle où ils tournent des longs métrages en 5 bobines avec les acteurs sous contrat de la compagnie. On peut voir en particulier au sein du coffret More Treasures from the American Film Archives, l'excellent Gretchen The Greenhorn (1916) avec Dorothy Gish et Eugene Pallette tourné dans les quartiers populaires de Los Angeles. Going Straight est encore plus ambitieux dans sa narration avec un exemple de flash-back, encore bien rare à l'époque. Nous suivons un couple, à priori sans histoire, les Remington qui sont parfaitement insérés dans la bonne société. Mais, la lecture d'un article de journal leur rappelle leur passé criminel. Ils faisaient parti de la bande de Briggs (joué par un Eugene Pallette mince et inquiétant) et participaient à des vols et cambriolages. Un jour, John Remington (R. Lewis) a été arrêté et emprisonné. Mais, suite à la naissance de leur premier enfant, il décida de se réformer complètement. Malheureusement, une rencontre fortuite avec Briggs va faire resurgir le passé inéxorablement. La qualité du film repose sur différents facteurs. Il y a d'abord le jeu des acteurs : Lewis, Talmadge et Pallette sont naturels et sans emphase. Et puis, le film a pratiquement été entièrement tourné en décors naturels, sans aucun doute dans les bas quartiers de Los Angeles, ce qui donne au film une qualité quasi documentaire. Le récit est parfaitement structuré, sans temps mort. Et de plus, la cinématographie de ce petit film est superbe. Avec le plus souvent un éclairage naturel, on voit apparaître Briggs à contre-jour ou encore, on voit Norma Talmadge près d'une fenêtre avec un rayon de soleil dans les cheveux. le film contraste habilement les bas-fonds où vit Briggs, qui fréquentent les asiles de nuit où l'on paie trois cents pour dormir à même le sol dans un local surpeuplé et exigu, et la maison confortable des Remington. Au total, c'est un très joli film superbement exécuté et joué.

lundi 30 janvier 2012

Erotikon 1929

Séduction
Un film de Gustav Machatý avec Ita Rina, Olaf Fjord, Charlotte Susa et Theodor Pistek

Andrea (I. Rina), la fille d'un garde barrière, est séduite par George (O. Fjord), un étranger que son père a hébergé pour la nuit. Enceinte, elle doit fuir sa maison...

Il ne faut pas confondre ce film du tchèque Gustav Machatý (ci-contre) avec l'Erotikon (Vers le bonheur, 1920) de Mauritz Stiller qui est inspiré des comédies de C.B. DeMille telle que Don't Change Your Husband (1919). Le film de Machatý est une oeuvre de la fin du muet qui est totalement différente dans son propos. Le réalisateur utilise toutes les ressources techniques du cinéma d'alors pour nous conter une histoire somme toute fort simple. Comme pour les grands films européens de cette époque, on retrouve cette fluidité narrative et visuelle qui arrive à son épanouissement complet. Bien que Machatý ait passé un certain temps à Hollywood, il est évident que le style du réalisateur rappelle les meilleurs moments de G.W. Pabst ou de Hanns Schwarz. A partir d'une trame mélodramatique où une jeune fille est séduite et abandonnée avant de retrouver le bonheur en épousant un homme qu'elle a sauvé, il réussit à construire un petit chef d'oeuvre de sensualité qui est, de plus, bien en avance sur son temps. En effet, dès le début du film, nous assistons à la séduction d'Andrea par George qui donne lieu à une scène érotique toute en suggestion qui dépasse largement ce qu'on pouvait voir au cinéma à l'époque. Sans utiliser aucune nudité, il suggère le plaisir intense que ressent la belle Ita Rina. Même pour nos yeux blasés de spectateurs d'aujourd'hui, la scène conserve son pouvoir de séduction grâce à l'utilisation de symboles et de la caméra subjective. L'intérêt ne faiblit pas, bien que les scènes suivantes n'ont pas la puissance de celle-ci. Nous suivons l'itinéraire d'Andrea qui après avoir accouché d'un enfant mort-né rencontre par hasard un automobiliste qui la sauve des assauts d'un malotru. Devenu son épouse, elle se retrouve face à face avec son séducteur. Et soudain, le désir qu'elle ressent pour cet homme revient au point de mettre en danger sa nouvelle vie. Utilisant avec parcimonie les intertitres, Machatý dirige avec intelligence ses acteurs qui jouent admirablement avec leurs visages. L'actrice Ita Rina, qui était Slovène, joue son rôle avec ce qu'il faut de retenu et d'abandon, et, même l'autrichien Olaf Fjord, qui joua dans plusieurs productions françaises telles que La Madone des Sleepings (1927) où il était fort fade, montre un tout autre talent en séducteur impavide. Ce film tchèque est certainement un des tous meilleurs films de la fin du muet avec Die wunderbare Lüge der Nina Petrowna (1929, H. Schwarz) et Rotaie (1929, M. Camerini).

dimanche 29 janvier 2012

La Parade est passée... de Kevin Brownlow (III)

Dernière mise à jour concernant les critiques et autres chroniques à propos de l'ouvrage de Kevin Brownlow dont je suis la traductrice. Le 6 janvier dernier, Olivier Barrot lui a consacré un numéro de son émission de France 3, Un Livre Un Jour:
En matière de cinéma, il a assez peu d’ouvrages classiques et indispensables à l’instar par exemple des entretiens entre Alfred Hitchcock et François Truffaut. Eh bien, il vient de s’en ajouter un, La Parade est passée… de l’anglais Kevin Brownlow, traduit en français plus de quarante ans après sa sortie par l’Institut Lumière de Lyon et les Editions Actes Sud. Nulle doute que ces 1000 pages prodigieusement illustrées entreront dans la bibliothèque de l’honnête homme qu’il soit cinéphile ou non, tellement leur intérêt dépasse, et de loin, le seul 7ème Art. La Parade est passée… entrepris à la fin des années 60, offre la plus passionnante plongée au cœur du premier âge d’or d’Hollywood qui s’étend en gros sur deux décennies du XXè siècle, entre 1910 et 1930 alors que le cinéma est évidemment encore muet et n’imagine absolument pas un jour pouvoir parler. Epoque pionnière qui voit l’industrie jusqu’alors dominée par les français, s’installer définitivement sous le soleil de Californie. A partir d’entretiens avec des réalisateurs, des acteurs, des techniciens, des producteurs, Kevin Brownlow redonne vie pour toujours au cinéma d’antan. Quelle parade somptueuse ! Voici les metteurs en scène D.W. Griffith, que Brownlow compare à Dickens, Allan Dwan auteur de plus de 400 films, Josef von Sternberg, Cecil B. DeMille et les autres. Voici les comiques : Harold Lloyd, Buster Keaton, Charlie Chaplin et leurs gagmen, ces inventeurs de scènes comiques qui étaient payés comme des stars. Les patrons de studio Louis B. Mayer, David O. Selznick, Irving Thalberg, et les stars, les vraies : Gloria Swanson, Douglas Fairbanks, Marlene Dietrich, Garbo… A cette liste fabuleuse s’ajoute un français auquel Brownlow voue une admiration sans bornes : Abel Gance.

Chronique de Philippe Meyer sur France Culture le 24 janvier 2012:
Auditeurs sachant auditer, ce n’est pas pour me vanter, mais le succès vers lequel ne cesse de voler le film de Michel Hazanavicius The Artist, devrait s’étendre à l’épopée du cinéma muet signée Kevin Brownlow. Grâce aux éditions Actes Sud et à l’Institut Lumière, nous pouvons enfin découvrir La Parade est passée…, monument enrichi de nombreuses photographies. Dès son adolescence dans les années 50, Brownlow a aimé la capacité du muet à susciter la participation du public, à solliciter son imagination. Il s’en est fait l’orpailleur, chinant des copies partout où cela était possible et réussissant entre autres exploits, après 20 ans de recherche, à reconstituer le Napoléon d’Abel Gance, et à en identifier dix-neuf versions différentes. L’an dernier, Hollywood l’a remercié par un Oscar. L’érudition passionnée de cet historien, cinéaste, monteur, documentariste et restaurateur ne connaît pas de limites. Il est capable de dresser le portrait de n’importe quel producteur, depuis Carl Laemmle, patron d’Universal, qui employait 14 membres de sa famille, mais qui fut capable de donner sa chance à un Irving Thalberg de 21 ans, jusqu’à Louis B. Mayer dont les successions de jérémiades et d’explosions de colère, faisaient dire qu’il était le meilleur acteur de ses studios. Tous partageaient une virtuosité comptable à faire pâlir tous les Bernard Tapie du monde. Il y en fut qui mirent 30 ans à payer certains droits d’auteur, d’autres qui persuadèrent un acteur d’accepter un rôle en échange d’un smoking sur mesure ou qui achetèrent des emplacement publicitaires dans les journaux professionnels pour exhorter les exploitants, je cite, ‘à se servir du cerveau que Dieu leur avait fourni’. Ce sont souvent ces pittoresques caractéristiques que l’on a retenus de leur personnalité. Brownlow qui connaît leur rôle dans tous les films qu’ils ont produits, montre comment il a fallu à certains d’entre eux, réunir les qualités de Napoléon, de Falstaff, de Peter Pan, de Shelley et de John Pierpont Morgan. S’il est devenu familier de ces géants à force de rencontres et de recherches, Kevin Brownlow l’est tout autant des obscurs longtemps absents des génériques. Leurs initiatives, leurs enthousiasmes et leurs inventions ont été la richesse de ce cinéma naissant dans l’excitation de l’esprit pionnier. Les électriciens inventaient des lampes à arc capables de simuler le craquage d’une allumette, les cameramen improvisaient des vitesses de tournage de leur manivelle pour accélérer ou pour ralentir l’action. Les cascadeurs risquaient différentes sortes de morts. Les directeurs de production finissaient en maison de repos, voire en asile psychiatrique. On nageait dans l’épique. Mais, l’épique peut être aussi comique, comme le montre l’histoire du tournage du premier Ben Hur, depuis les difficultés d’obtenir les droits de ce roman à succès mondial devenu pièce de théâtre, jusqu’aux innombrables retards, accidents, catastrophes et coups fourrés, qui émaillèrent l’aventure de ce film tant à Los Angeles qu’en Italie. Mussolini s’en mêla. Les luttes entre fascistes et anti-fascistes provoquèrent des échauffourées entre techniciens comme entre figurants. Certains décors qui devaient être construits en 7 semaines n’étaient pas terminés au bout de 7 mois. Les accidents de tournage furent si nombreux et si variés, et souvent si sérieux pour les hommes et comme pour les chevaux, qu’ils pourraient constituer le scénario d’un film catastrophe. Les chinois interdirent le film pour cause de propagande chrétienne. Mussolini l’interdit aussi lorsqu’il découvrit que Ben Hur, prince de Judée, triomphait de Messala, militaire romain. Le Duce avait encouragé le tournage sans avoir lu le roman de Wallace. Sic transit Gloria Swanson. Le ciel vous tienne en joie.
Et pour finir, voici la critique de Jean-Pierre Berthomé parue dans la revue Positif de février 2012:

dimanche 22 janvier 2012

Underground 1928

Norah Baring et Brian Aherne
Un cri dans le métro
Un film d'Anthony Asquith avec Elissa Landi, Brian Aherne, Norah Baring et Cyril McLaglen

Nell (E. Landi), une jeune vendeuse dans un grand magasin est importunée par Bert (C. McLaglen) dans le métro londonien. Bill (B. Aherne), un employé du métro, la débarrasse de l'importun...

Elissa Landi et Cyril McLaglen
Pour son deuxième film en tant que réalisateur, Anthony Asquith montre une maîtrise de grand professionnel. La réalisation est millimétrée, parfaitement rythmée et la direction d'acteurs n'est pas en reste. Utilisant avec virtuosité le 'Tube' londonien, il suit son quatuor de personnages qui se rencontrent dans ce souterrain surpeuplé. Nell (Elissa Landi) est en but aux avances d'un malotru (C. McLaglen) qui pense pouvoir la séduire facilement. Mais, c'est le sympathique Bill (Brian Aherne) qui va capturer son coeur. Ils se rencontrent dans un escalator où il va se retrouver en possession de son gant et va vouloir le rendre à sa propriétaire. Le flirt entre Bill et Nell ne fait qu'exacerber la jalousie de Bert qui est employé dans une centrale électrique. Réalisant qu'il n'arrive à rien, il organise un coup monté avec sa petite amie Kate (N. Baring) pour décrédibiliser Bill. Sur cette trame très simple, Asquith réalise un film qui nous montre la vie de tous les jours parmi les londoniens des classes laborieuses. Chaque personnage est identifié et parfaitement décrit dans son environnement professionnel et personnel. Anthony Asquith a parfaitement assimilé toutes les techniques cinématographiques développées en Allemagne et en France: ombres expressionnistes, caméra subjective, travelling rapide, montage accéléré etc. Il intègre chaque élément avec sobriété et élégance à son récit sans chercher à faire de l'esbroufe. Alternant l'humour et la tension, il construit un film qui atteint son paroxysme avec la scène de poursuite entre Aherne et McLaglen. Elle commence sur les toits de la centrale électrique, se poursuit sur les quais de la Tamise avant de se terminer dans les tunnels et un ascenceur du métro. Il prend son temps pour nous montrer le jeune couple, Nell et Bill, en train de pique-niquer dans un parc avant de redescendre dans l'enfer du métro souterrain. Ce film a fait l'objet d'une restauration par le BFI en 2009 qui en avait profité pour commander une nouvelle partition au musicien Neil Brand, un spécialiste du cinéma muet. Malheureusement, à Paris, les organisateurs de cette projection n'ont guère montré de soin dans cette présentation. Tout d'abord, le film a été projeté sur un écran minuscule au Théâtre du Châtelet (qui est pourtant suffisamment vaste pour en accueillir un plus grand) qui a été en plus couvert d'un halo de lumière durant toute la projection et rendait la visibilité des scènes sombres fort difficile. Du coup, il est bien difficile d'apprécier la qualité de la restauration (voir video sur le site du BFI). Il n'y avait aucune traduction des intertitres, un geste qui montre le peu de cas qui était fait du film. Et puis, il y avait la musique. Le film était bizarrement inclus dans un festival de musique contemporaine organisé par Radio France. La star de la projection n'était pas le film d'Asquith, mais un musicien argentin, Oscar Strasnoy. Ce compositeur nous a asséné pendant 90 min un motif minimaliste répétitif qui a ignoré le mouvement, le comique et le tragique des scènes. Entre deux bruitages (jappements et bavardages), les musiciens cessaient de jouer dès qu'un instrument de musique apparaissait à l'écran. Pas question pour eux d'accompagner un piano, une flûte ou un harmonica ! Malgré le peu de professionnalisme de cette projection dans son ensemble, j'ai quand même pu apprécier cet excellent film d'Asquith qui mérite bien plus d'égards.