lundi 12 mars 2012

William S. Hart (1865-1946)

William S. Hart est sans aucun doute un personnage central dans l'évolution du western à l'écran. Et pourtant, à première vue, cet acteur de théâtre né à Newburg (New Jersey) qui débuta au cinéma à l'âge de 49 ans, n'avait  apparemment rien d'un westerner. Mais, la lecture récente de ses mémoires My Life East and West, publiées en 1929, a levé le voile pour moi sur un personnage hors du commun qui connaissait l'ouest comme personne.

William Surrey Hart (et non pas William Shakespeare Hart comme le faisait croire quelque publicitaire créatif !) est bien né sur la côte est des Etats-Unis d'un père meunier qui construit des moulins à meule de pierre dans les grandes plaines du Middle-West, le long des rivières. Nous sommes à la fin du XIXème siècle et les fermiers commencent tout juste à s'approprier les plaines fertiles de l'ouest pour y faire pousser ce que Hart appelle l'or blanc (le blé). Les indiens viennent de perdre leurs territoires et ils se sédentarisent bon gré mal gré. A côté d'une maison en bois, ils érigent un tipi comme un dernier vestige de leur vie nomade. Les relations entre eux et les quelques fermiers qui peuplent les plaines ne sont pas mauvaises et le jeune William passe son enfance à jouer avec les petits enfants Sioux de son âge. Il ne va pas à l'école car ils sont dans des zones où il n'y en a pas encore. Il court pieds nus dans les bois avec les petits indiens et va à la pêche ou la chasse avec eux. Il n'y aura jamais chez lui de sentiment de supériorité face aux indiens. Ils les considèrent comme ses égaux et apprend même leur langage. Cette vie au grand air dans la nature sauvage semble idyllique. Elle ne l'était pas, loin s'en faut. La vie est extrêmement dure pour la famille Hart. En hiver, lorsque les fleuves gèlent, les moulins ne tournent plus et la famille meurt de faim. Sa mère donne naissance à de nombreux petits frères et soeurs qui meurent au berceau. Il n'y a aucun médecin à proximité. On ne peut qu'appeler une vieille indienne qui connaît les remèdes traditionnels. Hart raconte d'ailleurs avec émotion l'enterrement d'un petit frère. Ils sont loin de tout cimetière et ils enterrent l'enfant près d'un fleuve: "Et ainsi, au-dessus du Mississippi qui commençait son long voyage de plusieurs milliers de kilomètres vers la mer, à côté d'un chariot bâché, avec son couple de boeufs la tête baissée, dans un petit cercueil ordinaire fabriqué par mon père, un tout petit frère qui venait à peine de naître, fut placé dans les bras de terre pour son repos éternet."

Hart a la chance de découvrir les Black Hills (Dakota du Sud) avant la bataille de Little Big Horn (1876). Ce territoire est encore la propriété des indiens lorsqu'il arrive avec son père qui tente de les intéresser à la construction d'un moulin. Ce sera en vain. Mais, le petit Bill est d'une grande aide pour son père avec sa connaissance la langue Sioux. Puis, le jeune Bill va travailler chez un fermier qui l'exploite en le faisant labourer ses champs du lever au coucher du soleil pour une maigre pitance. Lors de son séjour chez ce fermier, il relate un incident qui semble sorti d'un western. Réveillé au milieu de la nuit, l'enfant grelottant dans une chemise de nuit doit chevaucher à bride abattue pour aller chercher son père et empêcher ainsi un lynchage. Il doit monter sur un cheval à demi-sauvage qui l'a déjà jeté à terre. Il arrive couvert de sueur à destination après des heures de chevauchée. Il y aussi des souvenirs plus amusants tel que le jour où son père lui a offert une paire de bottes. Il est tellement fier d'avoir enfin une vraie paire de chaussures en cuir qu'il court sur la glace d'un fleuve pour la montrer à ses amis indiens. Hélas, il a oublié le trou dans la glace qu'ils ont percé pour pêcher et il tombe directement dans l'eau glacé. Repêché, il rentre penaud chez lui avec ses bottes maintenant totalement fichues. Il est terrorisé en pensant à la réaction de son père. Mais, celui-ci finalement renonce à le châtier et lui commande une autre paire.

W. S. Hart en Messala en 1899
Il a douze ans lorsque cette vie aventureuse cesse. Il repart vers l'Est avec sa mère et ses soeurs. Il a d'abord du mal à s'intégrer car on le considère comme un petit indien. Puis, il doit travailler car la famille n'a toujours pas de revenus réguliers. Il grandit et s'intéresse au théâtre. Il est d'abord engagé dans des troupes itinérantes comme second rôle. La vie est encore très dure avec des revenus qui suffisent à peine pour vivre dans des hôtels miteux. Petit à petit, il monte les échelons et commence à se faire connaître. Un jour, il découvre une pièce française qui vient tout juste d'être créée à Paris et qui est un énorme succès. Il pense avoir trouvé la poule aux d'oeufs d'or, car grâce à une lacune dans la loi américaine, il est possible de monter une pièce étrangère sans payer de droits pour peu qu'elle ait été publiée sur papier. Mais, un linguiste le décourage... la pièce est trop française lui dit-il. Hart vient de laisser échapper Cyrano de Bergerac. Heureusement une autre opportunité se fait jour: il est choisi pour jouer Messala dans la toute nouvelle production théâtrale de Ben-Hur à New York. 

Le scénariste C. Gardner Sullivan
Le grand tournant de sa carrière arrive en 1914 quand Thomas Harper Ince, qu'il a connu acteur famélique comme lui, lui propose faire des films à Inceville en Californie. Il tourne d'abord deux courts-métrages de deux bobines sans intérêt. Hart avait déjà vu des westerns dans des Nickelodeons et ils les avaient trouvés extrêmement mauvais. Il a maintenant une chance de montrer ce qu'il peut faire, lui, sur le sujet. Le résultat sera The Bargain (1914, Reginald Barker), son premier long métrage, qui marque le départ d'une carrière qui va s'épanouir jusqu'à 1925, l'année de sa retraite définitive des écrans. Il insiste pour que les costumes des personnages soient crédibles et part tourner en extérieurs. Mais après ce premier film, Ince ne lui propose pas de contrat. Il repart à l'Est déconfit. Mais, Ince réalise rapidement son erreur: The Bargain est un énorme succès. Hart revient à Inceville et y restera longtemps, alternant films de 2 bobines et longs métrages. Il a sa propre unité avec son caméraman Joe August, deux excellents scénaristes (C. Gardner Sullivan et J. G. Hawks), ses cascadeurs et son décorateur. Mais, au bout de quelques années, Hart se rend compte qu'Ince lui paie un salaire minuscule comparé aux bénéfices qu'il engrange. Il va donc quitter le studio pour celui de Zukor où il est assuré d'avoir un contrôle artistique total sur ces films avec sa propre unité de production. Il est comme Chaplin, Pickford et Fairbanks sont propre maître et responsable à 100%  de ses films. Cette belle liberté créatrice va disparaître peu à peu vers le milieu des années 20. Les studios veulent reprendre le contrôle artistique. Ils ne veulent plus d'artistes-producteurs-réalisateurs. Hart ne peut pas accepter ce contrôle et prefère quitter pour de bon le cinéma. En 1925, il tourne Tumbleweeds (1925, K. Baggot) qui sera son dernier film. 
Tournage de Selfish Yates (1918). Hart est au centre
et Joe August est sur le praticable.
En 11 ans, William S. Hart a tourné plus de 70 films. Un grand nombre sont parvenus jusqu'à nous. Il est un personnage mythique de l'écran qui, le premier, a su composer la légende de l'ouest. Certes, il utilise les clichés victoriens qui venaient du théâtre. Mais, ses films ont pris une pâtine et restent des oeuvres remarquables de l'histoire du cinéma. Son personnage a un charisme évident et il a su donner à son jeu (bien avant John Wayne, Gary Cooper et Clint Eastwood) le naturalisme et le dépouillement nécessaire. Grâce au savoir faire des scénaristes qui composent des scripts superbement écrits et aussi grâce à Joseph August, Hart a composé des films qui bien au-delà du westerns restent parmi les oeuvres le plus innovantes du cinéma des années 10. Le style de ses mémoires révèlent un homme d'une grande franchise, sensible et attachant. Le langage est délicieusement suranné et humoristique comme celui des meilleurs intertitres de C. Gardner Sullivan. 
Vous pouvez lire sur ce blog, les critiques de The Bargain (1914), The Aryan (1916), The Cold Deck (1917), The Silent Man (1917) , Blue Blazes Rawden (1918), The Toll Gate (1920), Tumbleweeds (1925).

dimanche 11 mars 2012

Rafter Romance 1933

Un film de William A. Seiter avec Ginger Rogers, Norman Foster, Robert Benchley, George Sidney et Laura Hope Crews

A Greenwich Village, Mary Carroll (G. Rogers) loue un petit appartement à M. Eckbaum (G. Sidney). Etant sans la sou et en retard dans son loyer, celui-ci lui propose de 'partager' l'appartement de Jack Bacon (N. Foster) au grenier car ce dernier travaille comme gardien de nuit...

Ce film RKO fait partie de la série 'Lost and Found' qui a été publiée en DVD en 2008. Cette comédie signée William A. Seiter se révèle être un film fort réussi, combinant un aspect social et comique avec talent. Ginger Rogers y joue une employée d'un centre d'appel. Elle passe la journée à tenter de vendre des réfrigérateurs par téléphone sous le regard légèrement libidineux de son chef, joué par l'humoriste Robert Benchley. Comme ses finances sont à zéro, elle se voit forcer par son logeur (George Sidney, un spécialiste des rôles ethniques juifs) à partager un appartement avec un artiste également désargenté. Le malheureux Jack est poursuivi par une vieille dame fortunée (toujours alcoolisée) interprétée par une Laura Hope Crews impayable. Quant à Mary, elle doit subir les avances continuelles de son chef. Le film appartenant à la période Pre-Code, il contient son lot de séquences 'coquines' où l'on voit Ginger de se déshabiller révélant qu'elle ne porte guère qu'une écharpe en guise de chemisier. Mais, bien au-delà, le film fonctionne admirablement grace à sa récréation du quartier de Greenwich Village avec ses petits cafés et ses pensions meublées. Il y a aussi de tous petits détails qui montrent l'excellent travail du scénariste. On voit par exemple le fils idiot du logeur juif en train de dessiner des croix gammées sur un mur provoquant la fureur de son père. Nous suivons les employés de la firme où travaille Mary partir pour un pique-nique comme celui que l'on voit dans The Crowd (1928, K. Vidor) qui montre l'ambiance d'une époque. Evidemment, Mary et Jack tomberont dans les bras l'un de l'autre après s'être joué des tours pendables. Une comédie très rythmée et fort bien interprétée.

lundi 27 février 2012

Âme d'artiste 1925

Helen Taylor: Mabel Poulton
Un film de Germaine Dulac avec Mabel Poulton, Nicolas Koline, Ivan Petrovitch, Gina Manès et Yvette Andréyor

Helen Taylor (M. Poulton) est devenue une star des planches londoniennes. Le poète et dramaturge Herbert Campbell (I. Petrovitch) est follement épris d'elle. Il en oublie son épouse (Y. Andréyor)...

Ce film de Germaine Dulac est censé se dérouler à Londres. Mais, il est évident que de nombreux extérieurs du film ont été réalisés sur les bords de Seine, plutôt que sur les rives de la Tamise. Cette production du consortium Westi (Franco-allemand) a une distribution internationale avec dans le rôle principale, la jeune première britannique du moment, Mabel Poulton. Le serbe Ivan Petrovich (qui a tourné avec Léonce Perret et Rex Ingram) est aussi de la partie avec Nicolas Koline, un comédien russe bien connu du public français de l'époque. Ce film précède de peu une autre production Westi qui sera également tournée aux studios de Billancourt, le Napoléon d'Abel Gance. On retrouvera d'ailleurs un certain nombre de techniciens (l'opérateur Jules Kruger) et des acteurs (Gina Manès et Nicolas Koline) au générique du film de Gance. Le scénario est sans grande surprise avec une actrice qui tombe amoureuse d'un dramaturge déjà marié, suscitant la jalousie de son richissime mécène , Lord Stamford (Henry Houry). Mais, la mise en scène  est suffisamment élégante pour faire oublier la minceur de l'intrigue. Et, il faut aussi noter l'excellence de l'interprétation, avec en tête, la fraîche et vive Mabel Poulton en jeune ingénue prise au piège entre un amoureux transi et un vieux Lord libidineux. Yvette Andréyor, qui fut la vedette de nombreux films Gaumont des années 10, est ici une femme trompée qui doit subir les sarcasmes de sa mère acariâtre. Nicolas Koline est toujours un délicieux comédien, plein de fantaisie. Seul Ivan Petrovitch, fidèle à sa réputation, reste impavide en poète transi. Gina Manès joue avec talent une actrice jalouse du succès de Mabel Poulton. On remarque aussi Charles Vanel, qui fait une courte apparition en tant qu'acteur avec Mabel dans la première scène du film. Nous assistons à une scène de mélodrame stéréotypée avec un mari violent qui bat sa femme, avant que la caméra ne recule révélant les spectateurs de la pièce de théâtre qui se déroule devant nos yeux. Le film utilise les surimpressions et autres images déformées avec intelligence pour illustrer l'intrigue plutôt que pour faire simplement de l'esbrouffe. Pour la petite histoire, Abel Gance avait songé à Mabel Poulton pour le rôle de Violine Fleuri dans Napoléon, avant finalement de découvrir Annabella.

lundi 20 février 2012

Stand-In 1937

Monsieur Dodd part pour Hollywood
Un film de Tay Garnett avec Leslie Howard, Joan Blondell, Humphrey Bogart et Jack Carson

Atterbury Dodd (L. Howard) est envoyé par sa banque de New York pour réaliser un audit sur les comptes de Colossal Studios à Hollywood. Le comptable Dodd est totalement perdu dans le monde fou du cinéma. Il trouve une aide en la personne de Lester Plum (J. Blondell), une ancienne enfant-star qui en est maintenant réduite à servir de doublure-lumière à la star inepte de Colossal Studios...

Cette délicieuse comédie met en valeur les qualités comiques de Leslie Howard qui est ici un petit comptable obsédé par les chiffres qui ignore tout du monde délirant du cinéma. Le film joue sur l'inadéquation de cet innocent qui ignore tout de la vie et du cinéma. Le film en profite pour brosser un portrait fort amusant de la vie des studios. Le réalisateur russe Koslovski (joué par Alan Mowbray) insiste pour avoir de vraies edelweiss pour une scène en studio. Le producteur Quintain (un jeune Humphrey Bogart) est lui porté sur la bouteille et semble plus intéressé par les charmes de la star maison et les courts de tennis que par son travail. La star-maison Thelma Cheri (Marla Shelton) est une actrice totalement incapable qui n'a réussi que grâce à son ondulation des hanches (dixit Quintain). Le très vulgaire Tom Potts (Jack Carson) est lui en charge de publicité. Quant au financier Nassau (C. Henry Gordon), il passe son temps à écouter le résultat des courses de chevaux. Mais, ce dernier a un dessein bien plus noir: il souhaite racheter le studio à vil prix en ayant sciemment poussé à la production une ineptie intitulée, Sex and Satan. Au milieu de petit monde ridicule, il y a la très sensée Lester Plum, dite 'Sugar Plum' (jouée brillamment par Joan Blondell) qui tente de survivre en tant que 'stand-in' (doublure-lumière). C'est elle qui va ouvrir les yeux de Dodd sur les pratiques parfois douteuses du studio. Il part habiter dans sa pension où se croisent des acteurs faméliques qui tentent désespéremment d'obtenir des rôles. Dodd est sidéré d'apprendre que Sugar Plum en tant qu'enfant-star gagnait 4000 dollars par semaine alors que maintenant elle ne survit qu'avec un maigre 40 dollars. Il est également totalement étourdi par le nombre incroyable de réécritures que peut subir un scénario. Le duo Blondell-Howard se révèle parfaitement réussi. Mais, c'est Leslie Howard qui est vraiment la star du film avec son jeu décalé et son humour. Une excellente comédie sur le Hollywood d'antant.

samedi 18 février 2012

The Aryan 1916

Pour sauver sa race
Un film de William S. Hart avec William S. Hart, Bessie Love, Gertrude Claire et Louise Glaum

Steve Denton (Wm S. Hart), un chercheur d'or, s'est fait dépouiller de tout son or par la perfide Trixie (L. Glaume) dans un saloon mal famé. Ayant perdu toute foi en la race humaine, il est devenu le chef d'une bande de bandits mexicains et indiens. Une caravane de fermiers arrivent à proximité de leur village. Ils sont sans eau et demandent de l'aide...

Ce film de William S. Hart est devenu légendaire car il fut considéré comme perdu pendant plus de 80 ans. Il ne restait qu'un minuscule fragment de 3 minutes à la Librarie du Congrès. Mais, heureusement, une copie de 30 min a réapparu à Buenos Aires. Le film ayant une durée originale de 50 min, il reste encore incomplet. Mais, on peut au moins avoir une idée assez claire de la qualité de ce film dont Louis Delluc faisait la louange. Ce film a été produit par la société Triangle, sous la supervision de Thomas H. Ince. William S. Hart y joue un de ses personnages les plus noirs. Au début du film, il est un chercheur d'or naïf qui est une proie facile pour un escroc. Le patron d'un saloon le repère immédiatement et envoie la perfide Trixie (Louise Glaum) pour l'enjôler et le faire jouer à la roulette, qui est bien sûre truquée. Comme si ce n'était pas assez de le dépouiller, elle lui ment effrontément en lui cachant le contenu d'un télégramme annonçant la mort de sa mère (Gertrude Claire). Se réveillant le lendemain sans un sou vaillant, Denton comprend sa sottise et découvre que sa mère est morte avant qu'il ait pu la revoir. Il se précipite chez Trixie. Il tue son amant qui l'attaquait et emmène Trixie avec lui. Nous le retrouvons quelques années plus tard, près la frontière mexicaine. Il est le chef d'une bande de pillards sans foi ni loi, et Trixie, devenue une épave humaine, est son esclave. Et voici qu'arrive une caravane de pauvres fermiers qui partent vers l'ouest. Dans ce désert aride, ils se retrouvent sans eau et viennent demander de l'aide à Denton. Il la leur refuse. Mais, parmi les fermiers, il y a la douce et innocente Mary Jane (Bessie Love alors âgée de 18 ans) qui décide d'aller voir elle-même Denton pour le supplier. La confrontation ne pourrait pas être plus inégale: la fragile, mais confiante Mary Jane face au féroce Denton. Elle ne se démonte pas même lorsqu'il la menace de la livrer à ses hommes. Elle reste persuadée qu'un 'homme blanc' comme lui ne peut pas livrer des femmes blanches à ses hommes d'une autre race (mexicains et indiens). Si le film est typique des préjugés raciaux de l'époque, il offre en tous cas l'occasion d'une confrontation très intéressante entre Bessie Love, l'image même de la pureté de l'innocente, et un William S. Hart grondant et féroce. Dans ses mémoires, Bessie Love raconte le tournage de la scène de la confrontation. Elle était littéralement terrorisée par Hart dès qu'il se mettait dans le personnage de Denton et au lieu de jouer, elle se réfugiait sous la table. Elle mentionne aussi un fait très intéressant: tous les dialogues mentionnés sur les cartons d'intertitres (rédigés par le génial C. Gardner Sullivan) devait être dit au mot près lors du tournage, même si ceux-ci allaient être coupés au montage. En effet, il était de coutume de couper la scène au moment où un acteur ouvrait la bouche pour introduire le carton, puis on revenait sur l'acteur au moment où il fermait la bouche. Cette insistance dans la fidélité au dialogue peut paraître ridicule. Mais, Hart voulait certainement que tous les acteurs soient parfaitement en situation dans la peau de leurs personnages. Le dialogue faisait partie de cette sincérité. Evidemment, sur la copie qui nous reste, les intertitres de Sullivan ont disparus au profit d'une adaptation en espagnol sans saveur. Hart travaillait avec le génial opérateur Joseph August. Il est également difficile d'apprécier le travail de cet opérateur sur la copie horriblement rayée et abîmée qui nous reste. Néanmoins, malgré les lacunes dans le récit, on comprend que ce film ait eu un tel impact à l'époque. Certes, l'intrigue reprend tous les schémas habituels de Hart: la mauvaise femme, la femme rédemptrice, la mère et la rédemption finale du héros. Mais, la confrontation entre Marie Jane et Denton est plus complexe que dans nombres d'autres films de Hart. Hélas, une partie de leurs scènes est toujours manquante. Nous ne voyons pas le retournement final de Denton. Mais, nous le voyons dire adieu à Mary Jane alors qu'il s'en va seul à la fin. Il embrasse doucement la manche de la petite Mary et la remercie de l'avoir remis dans le droit chemin. Avec une intrigue sommaire, Hart arrive toujours à produire un film sans concession et parfaitement structuré. Pour l'anecdote, Bessie Love mentionne que John Gilbert était figurant-cascadeur dans le film où il jouait pas moins de trois rôles différents. Je ne l'ai pas reconnu. Mais, on peut le voir clairement dans Hell's Hinges (Le vengeur, 1916), un chef d'oeuvre signé Hart, cette même année.

mercredi 15 février 2012

It 1927

Copie Milestone
Un film de Clarence Badger avec Clara Bow, Antonio Moreno et William Austin

Betty Lou (C. Bow) est vendeuse dans un grand magasin. Elle voudrait bien attirer l'attention du patron, Cyrus Waltham Jr (A. Moreno) pour sortir de son milieu...

Copie Kino Video
Cette comédie signée Clarence Badger est typiquement un véhicule pour la flamboyante Clara Bow qui était la star numéro 1 de la Paramount à l'époque. Le scénario est signé Elinor Glyn, une romancière à succès (et à l'eau de rose) qui est l'auteur de ce concept (fumeux) qu'est le 'It'. Il y a ceux qui en ont et ceux qui n'en ont pas. On pourrait résumer cela au sex-appeal. Le film prédate tous les publicités cachées que l'on trouve dans les films modernes : Elinor Glyn apparaît en personne au début du film pour expliquer son 'concept'. Malheureusement, le scénario se révèle bien léger. Tout le film repose sur les épaules charmantes de Clara Bow en jeune vendeuse qui voudrait monter dans l'échelle sociale. Elle vit dans un quartier populaire de New York avec son ami Molly et son bébé. La très maligne Betty va totalement emballer son patron, joué par un Antonio Moreno bien fade. Parmi les personnages secondaires, on remarque William Austin qui joue son rôle de gandin efféminé et un Gary Cooper tout jeune dans un rôle minuscule de journaliste. Le rêve d'ascension sociale d'une vendeuse est un sujet très exploité à l'époque. Gloria Swanson est aussi vendeuse dans Manhandled (1924, A. Dwan); Mary Pickford aussi dans My Best Girl (1927, S. Taylor) et Virginia Valli est l'est également dans le peu connu The Price of Pleasure (1925, Edward Sloman). Le film de Badger gagne à être vu dans la très belle copie proposée par le DVD Image Entertainment/Milestone Collection. Non seulement, la qualité de la copie est largement supérieure à la copie fort laide proposée par Kino Video, mais, en plus, on a droit au superbe accompagnement jazzy de Carl Davis au lieu d'un piano peu imaginatif. Un film pour les amateurs de Clara Bow.

mardi 14 février 2012

Wings 1927

Les Ailes
Un film de William A. Wellman avec Charles Buddy Rogers, Richard Arlen et Clara Bow

Hier, j'ai découvert le nouveau DVD Paramount de Wings. Je connaissais déjà le film sous différentes versions. En 2007, TCM US avait diffusé une version N&B assez laide (et en plus avec une image recadrée et légèrement écrasée) avec la partition pour orgue de Gaylord Carter. L'effet avait été soporifique. Heureusement, j'ai pu ensuite découvrir le film avec la version Photoplay teintée accompagnée par la partition orchestrale étincelante de Carl Davis. Quelle différence ! J'avais été émue et émerveillée là où j'avais ressenti un ennui poli. J'ai donc hier regardé - et écouté- avec intérêt la version Paramount qui est équipée de la partition originale (reconstituée) de J.S. Zamecnik.
Vieux master N&B recadré
Copie Photoplay teintée 1993
Copie teintée DVD Paramount 2012

Tout d'abord, l'image est réellement superbe. Mais, si je la compare avec la version Photoplay, on voit que les éléments que possédait la Paramount étaient de grande qualité. Ils ont pu stabiliser l'image et enlever les quelques scories qui restaient. Il y a une légère différence dans le teintage (numérique probablement). Ensuite, je me suis concentrée sur la partition. Et là, il y a beaucoup à dire. Je vais essayer de décrire les différentes interprétations de quelques scènes cruciales.

L'adieu de David  à ses parents:
Dans cette scène, nous voyons David (Richard Arlen) dire adieu à ses parents (Julia Swayne Gordon et Henry B. Walthall) alors qu'il s'apprête à partir pour la guerre. C'est une scène intime et poignante. Dans le DVD Paramount, Zamecnik illustre la scène en utilisant une mélodie de Tchaikovsky, Nur wer die Sehnsucht kennt. C'est une pratique tout à fait normale à l'époque d'utiliser des morceaux de musique classique ou des chansons populaires pour illustrer un film. Mais, Zamecnik ne modifie pas vraiment la mélodie pour lui donner des variations suivant le moment et les sentiments exprimés dans cette scène. Il réitère constamment le motif principal de Tchaikovsky et réalise plus une illustration sonore qu'un véritable accompagnement. Cela a pour effet d'étirer la scène et de la rendre sentimentale. Dans la version Photoplay, Carl Davis prend un tout autre parti. Il joue sur la sobriété. Avec un motif lent et retenu, il suggère la peine et l'angoisse retenue de David qui fait tout pour dissimuler le chagrin qui l'étreint. La musique fait des pauses, ici et là, et suit le cheminement émotionnel de David. Evidemment, l'effet est fort différent. Nous sommes en empathie parfaite avec David et ressentons la boule dans la gorge qu'il ressent.

La bataille dans les airs contre le bombardier Gotha:
Le choix fait par Paramount pour leur DVD est de bruiter systématiquement tout ce qui se passe à l'écran. Nous avons donc droit à des tirs de mitrailleuses, bruits d'hélices, tirs de mortiers, explosions, crash d'avions et de voitures, etc. Le volume sonore de ces différents bruitages a tendance à noyer la musique dans les scènes de bataille. Je dois avouer que cette surenchère dans le bruitage est quelque peu contre-productive. On se retrouve au milieu d'un film muet sonorisé et on s'attend à voir les acteurs parler... Certes, les bruitages étaient utilisés à la fin des années 20 avec l'arrivée du système Vitaphone (et autres). Mais, ici, Paramount a fait un choix délibéré de bruiter totalement chaque image au point de la saturation. Ils avaient peut être peur d'avoir un film (trop) muet ? Pour ce qui est de la musique, le choix de Zamecnik est d'utiliser (jusqu'à plus soif) le motif principal de l'ouverture du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn. La mélodie réapparait dans le film lors de chaque bataille aérienne. Ce leitmotiv n'est à priori pas une mauvaise idée; mais, à nouveau, il n'y a aucun travail pour créer des variations du motif principal. Et plus grave, le déroulement de la bataille n'est pas soulignée. Il n'y a pas vraiment de point culminant musicalement. La bataille est surtout soulignée par les bruitages de mitrailleuse et de crash au sol. Dans la partition de Carl Davis, il n'y a pas de bruitage. Mais, il réussit à suggérer les tirs de mitrailleuse avec les percussions et les cuivres. Il dose le niveau de 'bruitage musical' en fonction de ce qui se passe à l'écran, soulignant les moments importants. Là où dans le DVD Paramount, nous avons un banal bruit d'hélice et d'avion au décolage, Davis crée un motif musical insistant et rythmé qui rappel le mouvement d'une hélice et suggère -dès le tout début du film- la passion inextingible de Jack (Charles Buddy Rogers) pour les avions. Le motif prend une forme presque suspendue qui nous fait ressentir ce sentiment d'apesanteur et de bonheur d'un pilote dans les airs. Mais, il n'oublie pas d'y ajouter un sentiment d'attente et d'angoisse. Tout cela se trouve dans la musique avec les différentes instruments qui sont utilisés suivant leur couleur. L'accompagnement n'est jamais lourd, même lors de la bataille finale. Davis ne semble pas vouloir surcharger les scènes déjà violentes. Mais, il sait guider notre regard vers la partie importante d'une scène. Je pense particulièrement à la mort de ce soldat assis, adossé à un poteau, qui fume une cigarette. Dans le DVD Paramount, nous avons une débauche d'effets sonores: avions, mortiers, etc et il nous faut quelques instants pour réaliser que l'homme a été touché par un éclat d'obus et qu'il est mort. Avec Carl Davis, il se concentre sur cet événement, soulignant le léger sursaut de l'homme touché par l'obus et sa mort subite.

La mort de David :
Jack a abattu l'avion allemand que pilotait David et celui-ci va mourir. Zamecnik illustre la scène du combat avec une musique triomphante qui continue jusqu'au moment où David découvre l'identité du pilote. Alors, la musique devient plus sombre. Mais, dès que David a fermé les yeux, la musique reprend son ton guilleret alors que nous voyons Jack prendre dans ses bras le corps inanimé de David. C'est clairement un contresens total. cette scène était également bien mal accompagnée par Gaylord Carter dans mon souvenir. La mort de David ne m'avait pas plus touché que cela. Davis prend un parti totalement opposé. Déjà pendant la bataille qui oppose Jack à David, il n'y a aucun motif triomphant, mais une atmosphère d'appréhension. Nous vivons les derniers instants de David en l'air avec lui. Si il y a un très bref exposé du motif triomphant lors que Jack se pose et court vers l'avion pour en ôter sa croix de fer, il n'est que très court. La mort de David avec Jack à son chevet est un moment poignant, mais pas du tout sentimental avec Davis. Il y a une chaleur et une tendresse retenues dans son accompagnement qui sont tout à fait remarquables. 

Au total, vous l'aurez compris, la partition de Carl Davis est absolument remarquable par ses couleurs, son dynamisme et sa compréhension profonde des personnages et des événements. Malheureusement, cette petite merveille reste indisponible au grand public, à moins d'une diffusion hypothétique à la TV. Le DVD Paramount est une pure merveille visuelle, mais musicalement, il reste bien en deça de ce qu'il pourrait être. La partition de Davis décuple émotionnellement le film lorsque celle de Zamecnik ne fait qu'une illustration sonore bien terne.

mardi 7 février 2012

La Parade est passée... de Kevin Brownlow (IV)

Une interview de l'auteur a été publiée dans le supplément CinéTéléObs du Nouvel Observateur du 2 février 2012, à propos de la parution de La Parade est passée...