jeudi 14 août 2014

Mästerman 1920

Maître Samuel
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Greta Almroth, Harald Schwerzen et Concordia Selander

Sammel Eneman (V. Sjöström) est prêteur sur gage dans une petite ville portuaire. Il est détesté par la plupart de ses concitoyens pour son avarice. Un jour, il fait la connaissance de Tora (G. Almroth) qui s'est faite agressée et la ramène chez sa mère (C. Selander). La jeune fille est fiancé au marin Knut (H. Schwerzen) qui a besoin d'argent. Elle va trouver Eneman pour obtenir un prêt. Il accepte, mais en retour, il faudra qu'elle accepte de s'occuper de sa maison...

Ce film de Victor Sjöström est moins connu que d'autres de la même époque. Et pourtant, c'est à nouveau une oeuvre profondément humaine et d'une subtilité remarquable. On a également la confirmation, s'il en était besoin, de l'étendu du talent de l'acteur Sjöström. Il est ici un vieux grigou qui vit au milieu de son bric-à-brac et s'habille de vieilles hardes par avarice. La rencontre avec Tora va modifier ce vieil homme en apparence sans coeur. Il accepte qu'elle rende les objets qu'il avait pris en gage aux pauvres gens du village et il s'humanise doucement en changeant ses vêtements. Petit à petit, son environnement se modifie grâce aux bons soins de Tora, ce qui ne manque pas de faire jaser. Le vieux grigou pense même qu'elle va accepter de l'épouser. Evidemment, il se trompe. Tora attend patiemment le retour de Knut et il réalisera alors sa folie. Mais, auparavant, il devra subir une série d'humiliations particulièrement cruelles. Alors qu'il a revêtu ses plus beaux atours et qu'il se met en route pour aller trouver la mère de Tora, bouquet de fleurs en main, tout le village se coalise pour se moquer de lui. Une séquence reste en mémoire pour son efficacité et sa cruauté. Alors qu'il arrive seul sur la route, il croise une rangée de villageois qui singe son allure: ils portent des bouquets de brindilles et se rangent derrière lui en file indienne. Il prend l'humiliation avec résignation. Le film se clôt avec le vieux Sammel qui repart chez lui dans ses vieilles hardes laissant derrière lui Tora et Knut, enlacés et heureux. Sjöström est absolument bouleversant de sensibilité dans ce rôle difficile et sa mise en scène est sans faille avec un soin dans le rythme et la composition des scènes qui en font sans aucune doute l'un des tous premiers maîtres du cinéma. A voir absolument.

Trädgårdsmästaren 1912

Lili Bech et Gösta Ekman
Le Jardinier
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Lili Bech et Gösta Ekman

Un propriétaire de jardin (V. Sjöström) convoite la petite amie (L. Bech) de son fils (G. Ekman). Il éloigne celui-ci et profite de son absence pour abuser sexuellement de la jeune fille...

Lili Bech et Mauritz Stiller
En 1912, Victor Sjöström réalise son premier film pour Svenska Biografteatern. C'est son ami Mauritz Stiller qui a écrit le scénario et y joue un petit rôle. Bien loin des romances sentimentales, l'histoire imaginée par Stiller est d'une cruauté particulièrement inhabituelle pour l'époque. La malheureuse Lili Bech, qui joue la jeune fille sans nom de l'histoire, est victime d'un viol de la part du patron de son père. Sjöström ne cherche pas à se donner le beau rôle en endossant celui du prédateur. Dès ce premier opus, on est frappé par la beauté de la composition, fruit du travail du merveilleux opérateur Julius Jaenzon qui accompagnera Stiller et Sjöström dans tous leurs chefs-d'oeuvre à venir. Le film fit scandale et fut refusé par la censure suédoise. Il sortit néanmoins - censuré - dans d'autres pays où il fut reçu avec ferveur. De nos jours, seule une copie censurée américaine nous permet de découvrir cette oeuvre étonnante. Lili Bech donne une superbe incarnation de cette femme victime des hommes et de la société. Des années plus tard, devenue prostituée, elle retourne dans la serre remplie de fleurs où elle avait été attaquée pour y mourir. Malgré la noirceur du sujet, le film est plein d'images magnifiques de la campagne suédoise qui suggèrent une réalité plus lumineuse de la vie. Un premier opus tout à fait étonnant de maîtrise.

mercredi 13 août 2014

Are Parents People? 1925

Un film de Mal St. Clair avec Betty Bronson, Florence Vidor, Adolphe Menjou et Lawrence Gray

Lita (B. Bronson) découvre que ses parents (F. Vidor et A. Menjou) ne se supportent plus et souhaitent divorcer. Alors qu'ils se disputent pour savoir qui aura sa garde, Lita cherche un moyen pour les rapprocher...


Caricature de Mal St. Clair
Malcolm St.Clair était un ancien Keystone Cop devenu réalisateur de comédies sophistiquées dans le style d'Ernst Lubitsch. Dans Are Parents People? il a une distribution étincelante avec l'élégante Florence Vidor et le très chic Adolphe Menjou qui s'affrontent pour un rien au plus grand désespoir de leur fille adolescente jouée par une adorable Betty Bronson, qui vient tout juste d'être Peter Pan (1924) pour Herbert Brenon. Si l'intrigue est extrêmement ténue, la réalisation est brillante et sans défaut. La pétillante Lita (Betty Bronson) voudrait bien que ses parents enterrent la hache de guerre. Alors, quoi de mieux que de les inquiéter ? Ils seront tellement préoccupés qu'ils oublieront leurs différends. En essayant d'aider une de ses copines de pension, elle se retrouve expulsée de son école car on la suspecte d'une aventure avec un acteur de cinéma. L'acteur en question est joué avec brio par George (André) Beranger qui réalise une parodie hilarante de John Barrymore. La très maligne Lita arrivera finalement à ses fins et trouvera l'amour avec un très séduisant docteur (Lawrence Gray). Par petites touches, Mal St. Clair fait progresser l'intrigue comme lorsqu'il nous montre les pieds de Lita qui s'agitent en cadences jusqu'au moment où ils s'arrêtent: elle a trouvé la solution ! Un très joli film.

Vem dömer 1922

L'Epreuve du feu
Un film de Victor Sjöström avec Jenny Hasselqvist, Gösta Ekman, Ivan Hedqvist et Tore Svennberg

Au XIVe siècle, Ursula (J. Hasselqvist) a été obligée d'épouser Anton (I. Hedqvist), un sculpteur âgé qu'elle déteste. Elle aime le fils du bourgmestre Bertram (G. Ekman) avec lequel elle passe parfois ses après-midi. Un jour, elle décide d'acheter du poison à un moine apothicaire...

Cette grande production historique de Victor Sjöström a été tournée essentiellement en studios contrairement à ses grands films des années 1910. L'héroïne Ursula est une femme forte dans un environnement hostile. Sa vie est régie par ses parents, la religion et la superstition. Mariée contre son gré, elle songe au suicide avec celui qu'elle aime avant d'envisager de tuer son époux. C'est cette pensée meurtrière qui va faire d'elle la coupable idéale lors du décès soudain de son époux. Ursula est traversée par un violent sentiment de culpabilité. Même si son époux n'a pas touché au breuvage (sans danger) qu'elle lui destinait, elle sait qu'il a douté d'elle au moment fatal. La ville a tôt fait de faire d'elle une meurtrière et une sorcière qu'il faut brûler. Bertram obtient des autorités religieuses de prouver son innocence en acceptant le jugement de dieu. Il devra traverser un bûcher enflammé sans périr. Cependant, Ursula refuse son sacrifice et se présente elle-même face au bûcher. Le film contient les ingrédients des grandes oeuvres de Sjöström: la culpabilité et le pardon. En l'absence des grands espaces, les décors suggèrent l'enfermement de la jeune femme avec de violents contrastes d'ombres et de lumières. Jenny Hasselqvist est une magnifique Ursula qui réussit à vaincre dans une adversité totale. Encore une oeuvre majeure de Victor Sjöström qui mérite d'être découverte.

Thundering Hoofs 1924

Un film d'Al Rogell avec Fred Thomson, Anna May et William Lowery

Dave Marshall (F. Thomson) est le fils d'un propriétaire de ranch aux allures de tête brûlée. Il tombe amoureux de la belle Carmelita (A. May) qu'il a sauvé alors que ses chevaux s'étaient emballés. Malheureusement, le sinistre Luke Severn (W. Lowery) a réussi à le discréditer auprès du père de la belle...

Fred Thomson était une des stars du western dans les années 1920. Marié à la scénariste Frances Marion, il faisait preuve d'une belle virtuosité dans des cascades fort dangeureuses qu'il exécutait souvent lui-même. C'est d'ailleurs durant l'exécution de l'une d'elle qu'il fut blessé gravement. Alors qu'il allait sauter sur le cheval d'un attelage emballé, il tomba sous les roues de la diligence et se retrouva à l'hôpital. La séquence fut conservée dans le film et on fit appel au cascadeur Yakima Canutt pour la terminer. Il eut alors l'idée de se suspendre sous l'attelage avant de remonter à la force des bras et d'arrêter les chevaux au bord de l'abîme. Il rejoua cette cascade plusieurs fois par la suite, en particulier dans Stagecoach (La Chevauchée fantastique, 1939) de John Ford.
Thundering Hoofs est un excellent western qui tient en haleine du début à la fin. Le héros pour conquérir sa belle doit faire face à un traître particulièrement retors en la personne de Luke Severn. Pour lui échapper, il escalade en acrobate les lustres et les murs comme le ferait Douglas Fairbanks. En outre, Fred Thomson partage la vedette avec un cheval star, Silver King, un magnifique étalon blanc au tempérament de feu. Le bel animal est victime des sévices du sinistre Severn et Dave va devoir le sauver de ce maître violent. Après plusieurs séquences haletantes comme le sauvetage de la diligence, le film se clôt sur une séquence tout à fait inattendue dans une arène de taureaux au Mexique. Pour sauver son cheval qui a été mis en pâture dans l'arène, Dave se lance bravement - à mains nues ! - face au taureau en furie. Cette production FBO qu'on aurait tôt fait de classer dans les séries B de l'époque est en fait une totale réussite mêlant habilement humour, fantaisie et cascades époustouflantes. 

Kärlek och journalistik 1916

Hertha Weye (Karin Molander)
Amour et journalisme
Un film de Mauritz Stiller avec Karin Molander, Richard Lund et Stina Berg

Eric Blomée (R. Lund) revient d'une expédition polaire et une meute de journalistes l'attend dans sa ville natale. Il réussit à les éviter à la gare. Cependant, sa mère embauche une jeune fille Hertha (K. Molander) pour aider leur domestique. Celle-ci est en fait journaliste...

Cette comédie de 40 min en trois bobines de Mauritz Stiller est une petite merveille de charme et de vivacité. En la voyant, on constate à quel point le cinéma suédois de ces années de guerre était en avance sur son époque. La trame et le traitement prédatent de plusieurs décennies les comédies sophistiquées américaines. Karin Molander y joue une journaliste maligne et intrépide qui se déguise en gamine de 16 ans pour se faire embaucher comme domestique et pouvoir ainsi écrire son article sur un explorateur. Une fois dans la place, elle explore ses papiers et ses photos en douce, tout en flirtant avec l'explorateur qui n'est pas insensible à son charme. L'histoire est simple et on devine rapidement la conclusion: Hertha va épouser Eric et renoncer au journalisme. Cependant, on est charmé par le jeu des acteurs qui interprètent leurs rôles avec un naturel et un sens du rythme tout à fait moderne. Les personnages secondaires sont croqués avec talent. Ainsi la journaliste au physique de déménageur qui fume le cigare et boit de l'alcool se retrouve au bas de l'escalier lorqu'elle tente d'envahir la maison de l'explorateur. Elle trouve face à elle une domestique de poids, au sens propre qui ne s'en laisse pas compter. Aucune trace de slapstick cependant dans cette comédie. Tout est suggéré avec subtilité et Karin Molander incarne à merveille cette jeune femme forte des années 1910. Une petite merveille de l'histoire du cinéma.

mardi 12 août 2014

Twelve Miles Out 1927

Une femme à bord
Un film de Jack Conway avec John Gilbert, Joan Crawford, Ernest Torrence, Tom O'Brien et Edward Earle

Jerry Fay (J. Gilbert) est trafiquant d'alcool. Il convoie des cargaisons de bouteilles depuis la limite des douze miles marins jusqu'à terre. Une nuit, son bateau est poursuivi par des douaniers. Il trouve refuge avec son équipage dans la maison de John Burton (E. Earle) qui passe la soirée avec sa fiancée Jane (Joan Crawford). Jerry décide de les prendre en otages sur son bateau...

Cette production MGM a été conçue pour mettre en valeur John Gilbert. Sa partenaire est une jeune actrice qui n'a pas encore ses galons de grande vedette, une jeune Joan Crawford aux cheveux courts et à l'allure déjà très décidée. Ce qui aurait pu être un film d'aventure excitant se révèle être une production de routine avec un scénario peu inspiré. Nous sommes en pleine prohibition et tout le long des côtes américaines, le trafic des bootleggers bat son plein. Ce rôle de trafiquant aurait pu permettre à Gilbert de sortir un peu de son emploi de séducteur. Malheureusement, le scénario n'est pas à la hauteur et le film se transforme rapidement en théâtre filmé à l'intérieur du bateau de Gilbert. Même l'arrivée de Red, joué par un Ernest Torrence haut en couleurs, n'apporte pas tous les retournements de situation voulus. C'est un concurrent de Jerry qui va vouloir s'approprier la belle Jane. Tout cela se termine par une belle bagarre et, assez bizarrement, par la mort du héros. Dans l'ensemble, Twelve Miles Out est un tout petit opus dans la carrière de Gilbert et de Crawford. Il semble étonnant que MGM ait pu permettre à une de ses plus grandes stars de faire un film aussi médiocre. Peut-être souhaitait-elle déjà se débarrasser de cet acteur qu'elle trouvait trop rémunéré...

Let Katie Do It 1915

Katie (Jane Grey) entourée de ses sept "petits anges"
Un film de Sidney A. et Chester M. Franklin avec Jane Grey, Tully Marshall, Ralph Lewis, Luray Huntley et André Beranger

Katie (Jane Grey) s'occupe de toutes les taches ménagères dans la ferme de ses parents pendant que sa soeur Priscilla (L. Huntley) se prélasse. Oliver (T. Marshall) le soupirant de Katie, décide de partir prospecter l'or au Mexique, voyant qu'elle ne changera pas. Lorsque sa soeur se marie, Katie continue à trimer et à s'occuper de ses sept neveux et nièces jusqu'au jour où leurs parents décèdent dans un accident...

Cette production Fine Arts-Triangle a été supervisée par D. W. Griffith lui-même. Les deux frères Sidney et Chester Franklin dirigeaient alors leur premier long métrage au sein de la compagnie. Le début du film suggère une étude sociale sur la vie des fermiers du Middle-West où une fille est exploitée sans vergogne par toute la famille comme le sera plus tard Miss Lulu Bett (1920) de Wm C. de Mille. Elle doit cueillir, faire la cuisine, laver, etc. pendant que le reste de la famille ne faire pas grand'chose. Katie ne proteste pas et accepte cette état de chose comme allant de soi au point même de perdre son soupirant Oliver. Son "fiancé" est joué - oh surprise! - par un jeune Tully Marshall en jeune premier, légèrement incongru. Après cette première partie domestique, le film prend un tournant inattendu. Suite au décès de sa soeur et son beau-frère, Katie doit prendre en charge ses sept neveux et nièces, tous plus remuants les uns que les autres. Son oncle Dan (Ralph Lewis) lui demande de venir le rejoindre au Mexique et toute la petite troupe se retrouve dans une cabane isolée près d'une mine d'or convoitée par des bandits (évidemment) mexicains. Nous passons du drame social au western avec une attaque haute en couleurs où les "petits anges" montrent leur inventivité en utilisant les explosifs que leur oncle avait disposés stratégiquement. Pour un film de 1915, Let Katie Do It est incontestablement une belle réussite des frères Franklin qui réussissent à faire monter le suspense tout en obtenant des acteurs une incarnation subtile de leurs personnages.